Les ateliers philo : « éveiller des personnes » dès le plus jeune âge
« La formation de la personne en l’homme, et de l’homme aux exigences individuelles et collectives de l’univers personnel, commence à la naissance. »
Le but de l’éducation « …n’est pas de faire, mais d’éveiller des personnes. Par définition, une personne se suscite par appel, elle ne se fabrique pas par dressage. »
(Mounier, 2016, p.133)
Si Emmanuel Mounier (1905 – 1950), fondateur du mouvement personnaliste français et de la revue Esprit, avait connu les pratiques de la philosophie avec les enfants, n’y aurait-il pas vu une mise en œuvre vivante de plusieurs principes fondamentaux de ses idées ? Lui, qui appelait de ses vœux une « révolution personnaliste et communautaire » (Mounier, 1935) – une transformation radicale et spirituelle de la société visant à placer les personnes libres, engagées et dignes, ainsi que les communautés qu’elles forment, au cœur de la vie collective – n’aurait-il pas reconnu dans les « ateliers philo » une forme d’engagement éducatif, social et personnel, capable d’éveiller et d’accompagner l’autocréation de la personne dès le plus jeune âge, tout en incarnant, de manière tangible, la vocation spirituelle de l’éducateur ?
Les ateliers de philosophie face au « désordre établi » contemporain
À la lumière de la pensée personnaliste, nos sociétés contemporaines apparaissent confrontées à une dynamique qui tend à réduire l’être humain à un simple rouage passif, consumériste et interchangeable de la société, et qui risque à subordonner notre liberté aux impératifs de l’efficacité. Il y a un siècle, Mounier discernait déjà dans cette tendance les signes d’une crise profonde, à la fois socio-économique et spirituelle — un « désordre établi » (Mounier, 1967, vol. I, p. 133) qui compromet le plein développement de notre vie spirituelle et morale.
Au cours des cent dernières années, les symptômes de cette crise se sont accentués et manifestés sous de nouvelles formes. La logique du marché — centrée sur le profit, la croissance et la productivité — tend à imposer davantage la « primauté du matériel » (Mounier, 1935) comme un horizon indépassable. Les décisions politiques et les orientations sociales se trouvent de plus en plus subordonnées aux intérêts économiques et financiers plutôt qu’à des finalités humanistes. La concurrence entre les individus s’intensifie et fragilise les liens de solidarité, tandis que l’accroissement des inégalités fracture la cohésion sociale et érode les traditions démocratiques et communautaires.
Dans ce contexte, l’expérience spirituelle risque à être confinée dans le cercle étroit d’un individualisme exacerbé qui, selon Mounier, fragilise la capacité des êtres humains à déployer leur liberté dans une existence authentique, à s’ouvrir à autrui par une communication véritable et à donner un sens profond à leur vie. Dès lors, les individus se perçoivent de plus en plus comme des entités isolées, évoluant dans un monde fragmenté, souvent vécu comme chaotique, absurde et dépourvu de signification. Pris dans les routines du quotidien, absorbés par le consumérisme, submergés par un flux incessant de divertissements et de contenus médiatiques éphémères, et engagés dans une quête permanente de réussite, ils se trouvent progressivement détournés de cette « activité vécue d’autocréation, de communication et d’adhésion » (Mounier, 2016, p. 10) qui constitue, selon Mounier, le moteur du processus de personnalisation, aussi bien pour chacun de nous que pour la communauté humaine dans son ensemble.
Ce « désordre » imprègne profondément l’expérience des jeunes générations. Le sentiment d’instabilité, l’érosion des repères communs et l’affaiblissement des liens sociaux peuvent compromettre le développement de la confiance en soi et de l’équilibre intérieur chez les enfants et les adolescents. Par ailleurs, la pression croissante en faveur de la performance et des résultats mesurables contribue à l’augmentation du stress, y compris dans le milieu scolaire.
À cela se mêlent la solitude, l’isolement, le sentiment de n’être ni compris ni reconnu, ainsi qu’une incertitude existentielle croissante. Les relations, de plus en plus médiatisées par les réseaux sociaux, tendent à se transformer en interactions indirectes, fragmentées et instables, au détriment d’une communication authentique.
Une forme d’apathie s’insinue discrètement, caractérisée par une diminution de l’élan, de l’engagement et de la motivation.
Ces phénomènes trouvent un écho dans les échanges menés lors des ateliers philosophiques[1]. Ainsi, lorsque les élèves sont invités à réfléchir sur le thème du « grandir », ils évoquent fréquemment les frustrations liées à la charge de travail scolaire et à la quête de « bonnes notes ». Parfois ils perçoivent les attentes de leurs parents et de leurs enseignants comme une source importante de pression et de stress.
Par ailleurs, certains d’entre eux expriment aujourd’hui une inquiétude croissante face à des enjeux globaux tels que les conflits internationaux, les changements climatiques ou encore l’avenir de l’humanité, témoignant d’un rapport au monde marqué par l’incertitude.
Les ateliers consacrés à l’amitié révèlent parfois certaines difficultés relationnelles : des élèves déplorent le manque de temps et d’occasions de rencontre leur permettant de développer et d’entretenir des liens amicaux significatifs.
Enfin, chez certains adolescents, le recours fréquent à l’expression « j’ai la flemme » apparaît comme le symptôme d’une forme de désengagement ou de lassitude qui dépasse souvent le simple manque de volonté et s’étend aux apprentissages comme à d’autres sphères de leur existence.
L’influence des nouvelles technologies et des réseaux sociaux est aujourd’hui particulièrement marquante dans la vie des adolescents. La continuité de leur histoire personnelle et spirituelle peut se trouver progressivement occultée par des récits fragmentaires et éphémères, produits dans le souci d’obtenir reconnaissance, visibilité et approbation. Or, à la lumière du personnalisme de Mounier, une telle évolution risque d’altérer l’authenticité de la communication. Celle-ci tend alors à se réduire à la mise en scène d’une image de soi façonnée pour le regard d’autrui, soumise aux mécanismes de reconnaissance sociale et aux exigences implicites de conformité. L’adolescent peut alors être amené à privilégier une représentation socialement valorisée de lui-même plutôt qu’une véritable ouverture à autrui, au détriment d’une communication authentique entre les sujets.
Le recours croissant à l’intelligence artificielle soulève également des questions quant au développement de certaines facultés cognitives : la faculté de créer, de relier et d’interpréter les contenus — dans leurs dimensions intellectuelles et cognitives — peut s’effacer progressivement au profit de modèles d’interprétation dictés de l’extérieur. Cette préoccupation trouve un écho dans certaines observations réalisées lors des ateliers philosophiques : lors d’activités consacrées à l’imagination, certains élèves éprouvent des difficultés à construire mentalement des situations ou des images complexes et peinent à développer un scénario au-delà de quelques éléments simples. L’autocréation de soi — ce processus dialectique par lequel la personne se construit librement et de manière responsable à travers ses actes, selon Mounier — tend à être éclipsée par les gestes d’un « avatar », simulacre d’action dépourvu de liberté réelle et de responsabilité.
Au sein de cette réalité sociale, il peut devenir plus difficile pour certains jeunes de développer pleinement les compétences sociales, relationnelles et émotionnelles nécessaires à leur épanouissement personnel et à leur participation à la vie collective. Parallèlement, l’enseignement demeure souvent structuré autour de la transmission de savoirs disciplinaires, et les compétences relationnelles et existentielles nécessaires pour faire face aux défis de la vie quotidienne — gestion des émotions, adaptation au changement, empathie, résolution de conflits, négociation ou communication réfléchie — ne bénéficient pas toujours de l’attention ou du temps qu’elle requiert.
À la lumière du personnalisme de Mounier, nos sociétés contemporaines apparaissent marquées par un approfondissement de la crise des valeurs et par une érosion progressive de la dimension spirituelle de l’existence, ce qui soulève des enjeux importants pour le développement personnel et spirituel des jeunes. Dans ce contexte, les ateliers de philosophie, en offrant aux jeunes un espace où ils peuvent s’exprimer librement, partager leurs réflexions avec sincérité et entrer dans une communication respectueuse avec autrui, constituent un lieu privilégié de formation et d’épanouissement de la personne. Accompagnés par un animateur/une animatrice attentif/ve, ils peuvent y développer leur capacité de réflexion, approfondir leur sens des responsabilités et cultiver les dispositions qui favorisent l’épanouissement de la personne dans le dialogue, la coopération et l’ouverture à autrui.
Les ateliers de philosophie éveillent des personnes
Les ateliers philosophiques offrent un cadre propice à une réflexion à la fois personnelle et collective, fondée sur des thèmes et des questionnements à portée philosophique susceptibles d’éveiller l’intérêt existentiel des participants et de mobiliser leur subjectivité. Des discussions portant sur le bonheur, l’amitié, l’agression, les émotions ou l’amour ne laissent généralement pas les élèves indifférents ; elles leur permettent d’articuler pensée, expérience vécue et vie affective. Ces échanges ouvrent un espace d’interprétation pluraliste qui ne repose ni sur un contenu figé ni sur des réponses préétablies.
Au fil du dialogue, nourrie par l’échange des points de vue, l’écoute mutuelle et la confrontation respectueuse des idées, la réflexion collective peut conduire à l’élaboration progressive d’une compréhension commune du sujet abordé ou, au contraire, permettre l’exploration et la mise en lumière d’interprétations différentes sans chercher à les réduire à une position unique. L’animateur/l’animatrice favorise une posture fondée sur la tolérance, l’empathie et la bienveillance, tout en créant un espace sécurisant où la parole peut se déployer librement. Les participants y apprennent à écouter et à comprendre autrui, mais aussi à analyser, argumenter, justifier et nuancer leurs propres positions.
En ce sens, les ateliers philosophiques contribuent non seulement au développement des capacités cognitives (Trickey & Topping, 2004 ; Wei & Chen, 2025) — telles que le raisonnement, la pensée critique, la créativité ou la résolution de problèmes — mais également à la formation de la personne dans ses dimensions relationnelle, réflexive et intérieure. Au sein de la communauté de recherche, les jeunes apprennent à exprimer leur pensée avec clarté, à considérer des perspectives différentes des leurs et à construire collectivement du sens. Ces pratiques ont des effets positifs sur l’empathie (Asgari et al., 2023), la prise de perspective, l’autonomie, la compréhension des émotions ainsi que sur le sentiment d’appartenance et la coopération au sein d’une communauté.
Les retours des participants recueillis à l’issue des ateliers illustrent concrètement ces bénéfices. Certains apprécient particulièrement le travail collectif et la possibilité de construire une position commune à partir d’opinions initialement divergentes. D’autres soulignent l’importance de pouvoir s’exprimer librement et d’aboutir, grâce au dialogue, à des conclusions auxquelles ils n’auraient pas accédé seuls. Plusieurs participants ont indiqué avoir continué à réfléchir au sujet abordé bien après la fin de l’atelier, parfois pendant plusieurs jours. Enfin, certaines prises de conscience révèlent la profondeur du questionnement engagé. Ainsi, à l’issue d’une discussion sur le thème du grandir, un enfant observait que les jeunes aspirent souvent à devenir adultes sans toujours percevoir ce que l’enfance a de précieux, mettant en lumière une compréhension plus nuancée de sa propre condition.
Les ateliers de philosophie apparaissent ainsi non seulement comme un moyen de développer des compétences intellectuelles, mais aussi comme un espace favorisant la connaissance de soi, la qualité des relations interpersonnelles et l’émergence d’une identité plus consciente, plus réfléchie et plus authentique.
Si l’on s’appuie sur l’écosystème de « l’univers personnel » proposé par Mounier dans son livre Le Personnalisme, on peut suggérer que les ateliers favorisent le libre développement de l’ensemble des structures de cet univers : une présence au monde plus consciente, une expérience authentique de la communication, ainsi qu’un processus d’autocréation animé par une dialectique féconde entre intériorisation et extériorisation. Ils permettent aux enfants d’apprendre à s’affirmer tout en restant ouverts à autrui, à exercer leur liberté de manière responsable et à structurer leur action autour de valeurs réfléchies et intégrées.
Les thèmes abordés permettent aux élèves de prendre davantage conscience des différentes dimensions de leur univers personnel. Les échanges autour du processus de croissance et des transformations corporelles qui l’accompagnent les amènent à prendre conscience de l’unité de leur existence corporelle et subjective. Ils découvrent progressivement que leur rapport à eux-mêmes, aux autres et au monde est indissociable de leur expérience incarnée, rejoignant ainsi l’idée de Mounier selon laquelle la personne ne peut être pensée indépendamment de son corps[2].
Les discussions portant sur les technologies contemporaines — smartphones, réseaux sociaux ou intelligence artificielle — constituent une occasion de réfléchir au rôle du progrès technique dans le monde contemporain. Les adolescents y analysent les opportunités offertes par ces outils, mais aussi les risques qu’ils comportent pour la qualité des relations humaines, l’attention ou l’intériorité. Ils sont ainsi conduits à interroger leur propre rapport à la technologie et à développer une forme de vigilance critique face aux mécanismes susceptibles d’appauvrir l’expérience personnelle.
Les ateliers consacrés à l’amitié permettent aux enfants de réfléchir au rôle central d’une communication bienveillante et respectueuse dans la construction et le maintien des relations interpersonnelles. À travers les échanges et les improvisations, les participants explorent les joies, les difficultés et les exigences de la relation amicale. Il est parfois possible d’observer que ces réflexions produisent des effets concrets sur la vie du groupe, en apaisant certaines tensions et en favorisant un climat relationnel plus serein.
En confrontant leurs idées à celles des autres, les élèves sont amenés à réexaminer leurs convictions et à élaborer des positions plus nuancées. Ainsi, lors d’une discussion sur l’amitié, un élève affirmant initialement que « les vrais amis doivent toujours être d’accord » peut progressivement modifier son point de vue après avoir entendu les expériences de ses camarades. De même, lors d’un atelier consacré au bonheur, certains participants découvrent que leurs conceptions initialement centrées sur la réussite ou la possession matérielle peuvent être enrichies par des réflexions portant sur les relations humaines, la solidarité ou la quête de sens.
Enfin, les ateliers offrent aux jeunes un espace où ils peuvent exprimer une parole personnelle et s’ouvrir à l’altérité. Au fil des discussions, certains adolescents habituellement discrets trouvent la confiance nécessaire pour partager devant le groupe une expérience difficile ou un questionnement qui leur tient à cœur. En voyant leur parole accueillie avec attention et respect, ils font l’expérience d’une reconnaissance qui favorise leur affirmation de soi et leur capacité à entrer en relation avec autrui de manière plus authentique.
Dans la perspective personnaliste, les ateliers philosophiques apparaissent comme un dispositif privilégié de formation de la personne. L’enfant n’y est pas seulement invité à acquérir des connaissances ou des habiletés argumentatives ; il y est également encouragé à se comprendre lui-même, à reconnaître autrui comme interlocuteur légitime et à élaborer progressivement une vision plus cohérente et plus lucide de son existence.
Les ateliers de philosophie et la transformation humaniste de la société
Les discussions philosophiques menées dans les ateliers contribuent non seulement à l’éveil et au développement intégral de la personne, mais aussi à l’apprentissage d’une vie en commun fondée sur le dialogue, le respect et la responsabilité. Les jeunes y développent progressivement des dispositions essentielles à une participation active et réfléchie à la société, telles que l’esprit critique, la capacité à prendre position, le sens des responsabilités et l’attachement à certaines valeurs ainsi que la volonté de les défendre.
Ces echanges peuvent ainsi accompagner les participants dans la construction d’une culture de l’engagement qui ne se réduit pas à la recherche de l’efficacité ou de la performance, mais qui s’enracine dans la bienveillance, le dialogue, l’esprit critique et l’ouverture des questions qui dépassent les préoccupations immédiates de la vie quotidienne.
L’engagement citoyen et moral se construit progressivement à travers la confrontation des points de vue et la réflexion collective. Ainsi, lors d’une discussion sur la justice, des élèves peuvent remettre en question l’idée selon laquelle l’égalité consiste à traiter tout le monde de la même manière, et découvrir progressivement l’importance de l’équité et de la prise en compte des situations particulières.
Au cours d’un atelier consacré à la différence, un enfant initialement réticent à l’égard de certains comportements ou modes de vie peut apprendre à distinguer désaccord et rejet, développant ainsi une attitude plus nuancée et respectueuse.
De même, la réflexion collective sur le courage peut conduire certains participants à considérer que prendre la défense d’une personne victime de moqueries ou dénoncer une injustice relève d’un courage quotidien tout aussi essentiel que les actes héroïques généralement mis en avant.
Les ateliers peuvent contribuer à faire émerger des relations fondées sur la reconnaissance mutuelle, le dialogue et la responsabilité. Ainsi, lorsqu’un groupe parvient à transformer un désaccord en recherche commune plutôt qu’en confrontation, les participants font l’expérience concrète de la dignité de chaque personne et de la possibilité d’une vie collective fondée sur le respect réciproque.
Ces espaces de dialogue ouvert portent dès lors une dimension à la fois éthique, sociale et politique dont les répercussions peuvent s’étendre bien au-delà du cadre des ateliers. Ils contribuent à former des citoyens aptes non seulement à penser le monde de manière critique, mais aussi à agir sur lui avec discernement et à participer à la construction de communautés plus justes, plus solidaires et plus humaines.
Les ateliers philosophiques : une pratique d’engagement
L’approche et la méthodologie mises en œuvre dans le cadre des ateliers ont une double résonance : elles contribuent au développement des enfants tout en trouvant un écho profond dans l’univers intérieur de celles et ceux qui les animent. L’animation philosophique constitue à la fois un travail d’éveil des personnes, dans la perspective d’Emmanuel Mounier, et un chemin de réalisation personnelle pour le formateur ou la formatrice.
Celui-ci ou celle-ci cherche à développer chez les jeunes des compétences nourries par la curiosité et l’ouverture au monde et aux autres, ces élans fondamentaux qui éclairent la vie de chaque enfant dès sa naissance. Pour mener à bien ce « jeu » aux multiples facettes, l’animateur ou l’animatrice ne vise ni à transmettre un savoir figé ni à imposer des réponses. Son rôle consiste plutôt à favoriser une communication vivante et authentique en mobilisant sa propre expérience ainsi que son vécu existentiel. Dans cette perspective, il ou elle demeure prêt/e à improviser à chaque instant, en s’appuyant sur des supports variés — littérature, musique, art, exercices de respiration, techniques de relaxation, mouvements, gestes, sollicitations sensorielles, etc. — tout en accueillant les questions, l’altérité et les incertitudes qui émergent au fil des échanges.
Il ou elle est également appelé/e à demeurer ouvert/e afin d’accueillir l’imprévisible et parfois l’inconfortable – dimensions inhérentes à toute communication authentique. Les questions des enfants peuvent en effet le ou la conduire à réexaminer ses propres convictions. Sur des thèmes touchant à l’intimité profonde, tels que le bonheur, la mortalité ou l’amour, chacun élabore une vision singulière façonnée par son expérience de vie. Il peut arriver ainsi qu’au cours de la discussion l’adulte soit invité à interroger ses propres représentations. La sincérité des interrogations exprimées par les jeunes — par exemple lors d’un atelier consacré à la mort ou au sens de la vie — peut également amener l’animateur ou l’animatrice à revisiter des questions existentielles qu’il ou elle croyait résolues ou qu’il ou elle n’avait plus pris le temps d’explorer.
Parfois l’animateur ou l’animatrice peut être confronté/e à des question complexe — par exemple : « Pourquoi existe-t-il des injustices ? » ou « Peut-on être absolument libre ? » — il ou elle ne dispose pas d’une réponse définitive à transmettre. Il ou elle apprend alors à accueillir l’incertitude, à suspendre son jugement et à cheminer avec les participants dans une recherche commune. Cette posture d’humilité intellectuelle et d’ouverture constitue elle-même une expérience formatrice. Dans ce contexte, il est possible de s’appuyer sur les réflexions de grands philosophes en les « invitant » symboliquement à participer à la communauté de dialogue. Les jeunes peuvent ainsi découvrir leurs idées et entrer en contact avec différentes traditions de pensée.
L’animation philosophique apparaît ainsi comme une rencontre singulière entre pédagogie, psychologie, art, compétences relationnelles, expérience individuelle et personnalité de l’animateur ou de l’animatrice. Elle constitue simultanément un processus d’autocréation dans lequel l’accompagnement des enfants alimente et enrichit la transformation intérieure de l’adulte qui les guide.
Ainsi, cette pratique peut être comprise comme une démarche à la fois formative et vocationnelle, qui ne vise pas un résultat mesurable à court terme, mais s’inscrit dans une dynamique plus profonde : celle d’accompagner l’émergence des personnes tout en se transformant soi-même dans et par la relation dialogique avec les enfants. Elle apparaît comme une activité exigeante et engagée, pleinement ancrée dans la perspective personnaliste de l’engagement. L’animateur ou l’animatrice n’est pas seulement celui ou celle qui accompagne le processus de personnalisation des jeunes ; il ou elle en devient également l’un des acteurs et des bénéficiaires, poursuivant sa propre croissance humaine au sein de la communauté de dialogue.
En conclusion
Dans un contexte marqué par l’accélération des rythmes sociaux, la fragilisation des repères communs et l’omniprésence des technologies numériques, les ateliers philosophiques offrent aux jeunes une expérience précieuse de réflexion, de dialogue et d’authenticité. Ils ouvrent des horizons de sens où la construction de soi ne se réduit pas à des logiques de performance ou d’efficacité, mais s’enracine dans une quête collective de sens, l’attention portée aux questions existentielles et l’exercice d’une pensée nourrie par le questionnement.
Les retours des élèves et de leurs parents témoignent généralement d’une appréciation très positive de cette expérience ainsi que de ses effets bénéfiques sur le développement personnel, la confiance en soi, la qualité des relations interpersonnelles et l’ouverture à autrui. Les enfants soulignent notamment l’intérêt des thèmes abordés, la possibilité de discuter librement ainsi que les liens établis entre les echanges philosophiques et les situations de la vie quotidienne. Les parents apprécient également l’existence d’un espace de dialogue permettant aux jeunes d’aborder des questions qui les préoccupent et dont ils ne discutent pas toujours facilement dans le cadre familial. Certains observent que les ateliers offrent aux enfants un contexte sécurisant, où ils ne se sentent ni évalués ni jugés pour leurs opinions, favorisant ainsi le développement de la confiance en soi et de la capacité à prendre la parole. Enfin, les parents expriment leur soutien à cette initiative et soulignent son importance pour le développement personnel et relationnel des jeunes.
En réconciliant réflexion, communication et engagement, les ateliers de philosophie apparaissent comme bien plus qu’un simple dispositif pédagogique. Envisagés dans une perspective personnaliste, ils constituent un lieu privilégié de formation intégrale de la personne, à la croisée des dimensions éthique, relationnelle, spirituelle et cognitive de l’existence. En favorisant la pensée critique, l’écoute, le dialogue et la reconnaissance de l’altérité, ils participent à l’éveil de sujets capables de se situer dans le monde de manière consciente, libre, responsable et engagée. Ils contribuent ainsi à former des citoyens aptes à résister aux forces de dépersonnalisation et à porter, au cœur de la vie collective, des valeurs de dignité, de justice, de liberté et de fraternité. En ce sens, ils participent à cette personnalisation du tissu social que Mounier place au cœur de son projet de révolution personnaliste et communautaire, tout en réaffirmant la primauté de la personne et la valeur fondamentale de la rencontre.
- Asgari, M., Whitehead, J., Schonert-Reichl, K., & Weber , B. (2023). The Impact of Philosophy for Children (P4C) on Middle School Students’ Empathy, Perspective-Taking, and Autonomy: Preliminary Outcomes. Analytic Teaching and Philosophical Praxis, 43(1), 26–44. Retrieved from https://journal.viterbo.edu/index.php/atpp/article/view/1227
- European Commission, Joint Research Centre (2026): EU Loneliness Survey. [Dataset] doi: 10.2905/JRC.V4VT8T8 PID: http://data.europa.eu/89h/82e60986-9987-4610-ab4a-84f0f5a9193b
- Mounier, E. (1935). Révolution personnaliste et communautaire. Éditions Montaigne.
- Mounier, E. (1967). Œuvres (Vol. 1). Éditions du Seuil.
- Mounier, E. (2016). Le personnalisme. Presses Universitaires de France.
- Trickey, S., & Topping, K. J. (2004). ‘Philosophy for children’: a systematic review. Research Papers in Education, 19(3), 365–380. https://doi.org/10.1080/0267152042000248016
- Wei, C., & Chen, L. (2025). The Effects of Philosophy for Children on Children’s Cognitive Development: A Three-Level Meta-Analysis. J. Intell., 13(10), 130; https://doi.org/10.3390/jintelligence13100130
Cet article s’appuie sur les expériences et les réflexions d’élèves de l’École européenne de Luxembourg, âgés de 12 à 15 ans, recueillies dans le cadre d’ateliers philosophiques. ↩︎
« …j’existe subjectivement, j’existe corporellement sont une seule et même expérience. Je ne peux pas penser sans être, ni être sans mon corps : je suis exposé par lui à moi-même, au monde, à autrui,… » (Mounier, 2016, p. 31). ↩︎



