Revue

Et si le refus de participer, le silence ou la provocation n’étaient pas des échecs… mais des messages politiques ?

Intro - Présentation d’une parole située :

Je m’appelle Pauline Gillet. Je suis ergothérapeute en pédopsychiatrie, dans les services Cyprès et Caktus de l’ISOSL (Intercommunale de soins spécialisés de Liège. (dans un hôpital psychiatrique)), à Liège.

Autrement dit, je ne suis ni philosophe, ni universitaire, ni médecin. Mais depuis dix-sept ans, j’accompagne en pédopsychiatrie des adolescent·es en souffrance psychique. Iels vivent dans le même monde que nous, traversé par les mêmes systèmes de domination: sexisme, racisme, classisme, validisme, adultisme… et je constate quotidiennement qu’iels en en subissent souvent plusieurs ou de manière particulièrement violente dans leur vécu. Peut-être qu’on pourrait y voir un lien de cause à effet… mais je ne voudrais pas tirer de conclusions trop hâtives. Beaucoup d’entre eux ont connu les placements, les jugements, les diagnostics à la chaîne. On dit souvent qu’iels ont « l’âge de la révolte », mais avant tout, iels ont l’âge… de ne pas avoir le pouvoir.

Et moi, depuis ma position institutionnelle, et ici non académique, je partage un peu cette expérience de l’absence de pouvoir, de la parole non légitime. Ma première impulsion ici aurait donc été de justifier ma présence, de m’excuser: de ne pas parler la bonne langue, de ne pas citer les bons noms. Cette petite voix qui murmure « tu n’es pas à ta place »… vous la connaissez peut-être?

Mais aujourd’hui, j’essaie autre chose : ne pas m’excuser. Parler quand même, avec ma voix située, parfois tremblante.

Et ce tremblement, au lieu de chercher à le masquer, je veux le politiser. Parce que ce n’est pas qu’un trait de caractère. C’est aussi le résultat d’un système qui hiérarchise les savoirs : théorie contre pratique, académique contre expérientiel. Comme le montre Mona Chollet dans Résister à la culpabilisation (Chollet,2024), nous vivons dans un système où la culpabilité est intériorisée : on nous apprend à douter de notre légitimité, à confondre humilité et effacement. Cette mécanique, si je la perçois dans cette petite voix intérieure qui me parle si souvent si mal, je la devine plus forte encore chez les jeunes que j’accompagne. Eux encore plus que moi ont intégré l’idée que leur parole « ne compte pas ».

Il ne s’agit donc pas seulement de parler, mais de redonner une valeur au vécu, à l’émotion, à la sensibilité : à tous ces savoirs disqualifiés par les institutions alors qu’ils sont, peut-être, les plus vivants.

Ces paroles issues de l’expérience ne sont pas les plus théoriques, ni les plus validées scientifiquement, mais elles sont peut-être au fond les plus précieuses : celles des personnes directement concernées, de celles et ceux qui vivent les situations que nous prétendons comprendre ou soigner. Et ce travail que nous faisons en tant que professionnel·es ou théoricien·nes, pour retraduire, reformuler, donner du sens à leur vécu, peut-être pour le rendre plus intelligible à nos propres cadres, n’est pas toujours neutre. Il peut aussi lisser, digérer, appauvrir ce qui, dans la parole brute, portait une part d’authenticité, d’urgence, de vérité crue.

Deux situations concrètes :

Je voudrais partir de situations concrètes. Je vous laisserai juger d’en penser ce que vous voudrez mais sachez que ce sont des scènes que j’ai l’impression d’avoir observées des milliers de fois même si évidemment elles ne résument pas à elles seules tout ce qui se vit dans l’hôpital psychiatrique. Ce sont des scènes ordinaires, presque anodines, mais qui en disent long sur la façon dont nos institutions apprennent à parler… ou à se taire.

Je travaille dans deux services de pédopsychiatrie : l’un qu’on pourrait caricaturer comme permissif, l’autre comme autoritaire. Et pourtant, tous deux appartiennent à la même institution, dans la même société. Alors je me demande : ces modes de fonctionnement, aussi opposés soient-ils en apparence, produisent-ils vraiment des effets si différents ?

Dans le premier service, un jeune s’agite, crie, s’énerve. Avec une collègue, on s’approche. Il voudrait simplement sortir marcher un quart d’heure. C’est possible, en principe, à condition de le demander correctement. Alors on répète avec lui la formule idéale : courte, claire, polie. Il va voir l’éducateur. Et se fait rembarrer. Sans discussion.
Quelques minutes plus tard, la tension monte. Cris, coups dans les portes, agitation. Puis, finalement, l’autorisation tombe. Pas en réponse à la demande calme, mais pour éteindre la crise.

Au début, j’en ai voulu à mes collègues. On venait d’entériner ce qu’on voulait justement éviter : « si tu veux obtenir quelque chose, crie plus fort ». Mais j’ai compris ensuite que ce n’était pas une simple erreur éducative. L’éducateur, là, ne faisait que rejouer spontanément, inconsciemment, le scénario que la société entière répète à ces jeunes : ta parole ne vaut rien. Il n’a rien inventé, il a juste reproduit le monde tel qu’il est.

Et ce même éducateur, imprégné d’une culture de service jugée « trop permissive », serait sans doute le premier à critiquer sa propre réaction. Mais dans le quotidien, avec la fatigue, les sollicitations incessantes, les tensions qui s’accumulent, ce sont souvent les automatismes sociaux qui reprennent le dessus. Ces réflexes-là, nous les rejouons tou·tes, parfois sans même nous en rendre compte. Cela montre bien que même dans un cadre qui se veut souple, bienveillant, ouvert, l’habitus social finit souvent par refaire surface. Et c’est là que ça devient problématique : on finit presque, malgré nous, par encourager la violence, ou du moins par lui donner raison dans certaines situations. Ce n’est pas un cas isolé. Et je ne veux surtout pas blâmer l’éducateur, mais constater à quel point cette scène dit quelque chose de profondément révélateur sur le monde dans lequel on travaille.

Car cette scène n’était pas un dérapage isolé, mais une condensation brutale de la réalité quotidienne du jeune marginalisé : une existence où la reconnaissance ne vient qu’à travers le scandale, où la colère, le passage à l’acte est la seule forme audible de parole. Le choc, finalement, n’était pas pour lui: c’était pour nous, les adultes, découvrant dans notre propre institution ce qu’il savait déjà trop bien.

Autre service, autre ambiance. Ici, les règles sont claires, stables, strictes et rarement négociées. Le même besoin : sortir. La demande est écoutée, poliment, puis refusée: ce n’est pas l’heure. Le jeune s’agite, hausse la voix, tape,… Si son comportement devient trop violent, trop bruyant, la réponse sera immédiate : contention, injection, enfermement. La leçon implicite est limpide : ici, la violence ne paie pas, ou plutôt, elle se paie cher. La survie passe par la docilité.

Deux styles éducatifs, deux formes de langage, mais un même fond : une parole juvénile qui ne vaut si peu. Dans un cas, la violence devient le seul moyen d’être entendu·e. Dans l’autre, la soumission devient le seul moyen d’être toléré·e. Ces deux modèles, en apparence opposés, participent d’un même ordre social.

Est-ce qu’alors, dans une relation de soin, la tentative d’horizontalité équivaut à une forme d’autoritarisme déguisé ? Faudrait-il, pour autant, renoncer à toute visée d’horizontalité tant que nous œuvrons dans des institutions profondément hiérarchisées, au sein de sociétés traversées par la domination sous toutes ses formes ?

Bien sûr que non. Ce n’est ni mon propos, ni ma conviction. Mais il faut bien admettre que, parfois, notre cadre et nos bonnes intentions ne suffisent pas.

Tendre vers l’horizontalité reste, à mes yeux, un objectif profondément souhaitable — parce qu’il porte une promesse de reconnaissance, de validation, de soin. Mais cette recherche n’a de sens que si elle s’accompagne d’une lucidité sur le contexte dans lequel elle s’inscrit : les rapports de pouvoir, les contraintes institutionnelles, les logiques politiques qui traversent nos pratiques.

Sans cette conscience-là, on risque de rejouer, malgré nous, les mêmes schémas oppressifs qu’on prétend combattre — en croyant parler d’égalité alors qu’on reproduit simplement l’ordre établi.

Éduquer, soigner, est-ce rendre conforme ?

À mon niveau, je ne peux donc pas oublier où je travaille : dans un hôpital psychiatrique. Et même avec les meilleures intentions du monde, je ne peux pas faire comme si j’ignorais ce que Michel Foucault a mis en lumière à propos de ces institutions. Comme il le développe dans Histoire de la folie à l’âge classique (Foucault, 1961), puis plus largement dans Surveiller et punir (Foucault, 1975), les institutions ne sont jamais de simples lieux de soin ou de protection. Elles participent aussi à produire des normes, à définir les frontières du normal et du pathologique et à organiser certaines formes de pouvoir.

Foucault ne dit pas que la psychiatrie aurait été pensée dès l’origine comme un outil cynique de contrôle déguisé en soin, ni que toute pratique psychiatrique serait nécessairement oppressive. Il montre plutôt que l’histoire de la psychiatrie est indissociable d’enjeux sociaux, politiques et moraux qui dépassent largement la seule intention thérapeutique. Dans son analyse du « Grand Renfermement » dans Histoire de la folie à l’âge classique (Foucault, 1961), il décrit comment, à partir du XVIIe siècle, certaines institutions ont progressivement regroupé des populations très diverses : personnes pauvres, vagabondes, jugées déraisonnables, déviantes ou improductives. L’enjeu n’était pas d’abord médical au sens contemporain du terme, mais relevait aussi de l’ordre social, de la gestion des marges et du maintien d’un certain idéal de normalité.

Ce regard ne m’amène pas à rejeter le soin psychiatrique ni à nier ce qu’il peut permettre de réparation, de protection ou de soulagement. Mais il m’empêche de penser mon travail comme neutre. Il m’oblige à rester attentive à cette tension permanente : comment accueillir, protéger et accompagner sans réduire l’autre à ce qui déborde, sans transformer le soin en ajustement silencieux à la norme.

Les temps ont changé, bien sûr. Mais l’esprit du lieu, lui, reste. On trie, on contient, on « adapte ». On parle de soin, mais on perpétue souvent une vieille habitude : celle de calmer, de contenir ce qui dérange plutôt que d’écouter ce que ça dit.

Il y a un vers de Bertolt Brecht que j’aime beaucoup :

« On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent, Mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent. » Poèmes. Tome 5 (Brecht, 1997). p111

C’est exactement ça. Oui, ces jeunes hospitalisés peuvent être violents, provocants, désobéissants. Mais avant de condamner le fleuve, il faut regarder les rives : la société, l’institution, les normes qui les enferment. Souvent, ce qu’on attend de nous, soignant·es, c’est d’apaiser le courant: construire des barrages, réguler le flux, rétablir le calme. En somme : les rendre compatibles avec un monde adulte qui, bien souvent, les a déjà blessé·es ou rejeté·es.

C’est pourquoi je crois que le soin ne peut pas être séparé du questionnement philosophique ni politique. Pas seulement pour nous, soignant·es, mais aussi pour les jeunes qu’on accompagne.

Ici ta parole compte

Sur le papier, l’atelier philo est donc censé offrir une respiration : un espace pour réfléchir, discuter, questionner la justice, la liberté, la vérité. En psychiatrie, il se veut une parenthèse, un « décadrage », un moment pour prendre soin de la pensée. Très bien. Mais replacé dans un cadre où la parole du·de la jeune est disqualifiée le matin, cet espace peut vite paraître incohérent. Comment croire à la liberté de penser dans une institution qui, le reste du temps, enseigne l’adaptation à un monde oppressif ?

Philosopher quand on a 14 ou 15 ans, qu’on a été trimballé·e d’institution en foyer, qu’on a appris que sa parole ne compte pas, ce n’est pas évident. Rarement, ces adolescent·es sont invité·es à penser: ils ont appris depuis longtemps que leur parole a si peu de valeur, on leur demande surtout d’obéir, de s’adapter.

Dans un service « souple », où la violence obtient parfois ce que la parole calme échoue à obtenir, l’atelier ressemble à une mascarade. On propose le logos, alors que la veille, c’est le fracas qui a été efficace. Résultat : ironie, moqueries, désengagement. Le fameux « ça sert à rien ». Et en un sens, ils ont raison : si philosopher, c’est croire à la force du raisonnement, leur vécu, a montré l’inverse.

Dans un service « rigide », l’atelier prend parfois des allures de fiction réconfortante : « ici, ta parole compte », alors que, partout ailleurs, elle est cadrée, filtrée, contrôlée. Dans ce contexte, le silence, le refus poli deviennent des gestes politiques. Dire non, c’est refuser de jouer le jeu de l’hypocrisie. Et quand ce refus se fait plus frontal, voire violent, il peut être lu comme une mise en abîme de cette illusion même : « tu dis que ma parole compte, alors regarde comment tu réagis quand je te dis non — et que je te le dis dans mon langage à moi. »

Que faire des « gros mots » ?

Car il y a aussi notre langage, nos codes, notre manière policée de formuler une demande, de poser une limite, de « bien parler ». Tout un ensemble de conventions sociales qu’on tient pour universelles alors qu’elles ne le sont pas. Les jeunes, eux, n’ont pas toujours ces codes, ou ne les reconnaissent pas comme légitimes. Et nous, bien souvent, nous nous plaçons d’emblée du côté de ceux qui « savent mieux », convaincu·es qu’il faudrait leur apprendre la bonne façon de s’exprimer, de penser, de se comporter.

Mais avant de leur enseigner, encore faudrait-il écouter. Écouter ce que disent les gros mots, les insultes, les pieds posés sur la table. Soutenir un texte cru, violent, une phrase dérangeante. Ce n’est pas mon langage, je ne parle pas comme ça. Et pourtant, refuser ce langage, c’est refuser l’expérience qu’il porte. Ce n’est pas le mot qui me met mal à l’aise, c’est l’écart entre leurs codes et les miens.

Pierre Bourdieu l’a bien montré dans La distinction (Bourdieu, 1979) : nos goûts, nos manières de parler, de bouger, de nous présenter ne sont jamais neutres. Ils traduisent une appartenance sociale, une position dans la hiérarchie symbolique. Derrière la « bonne éducation » se cache un capital culturel qui sert à maintenir une frontière entre celles et ceux qui parlent « correctement » et celles et ceux dont on juge la parole vulgaire, inappropriée, illégitime. Rose Lamy, dans Ascendant beauf (Lamy, 2025), actualise ce constat en montrant comment le mépris de classe continue de traverser nos jugements esthétiques et moraux. Et si, finalement, le « fou », le « délinquant » ou «l’ado turbulent » étaient d’autres figures sociales du « beauf » — porteur·euses de leurs propres codes, de leurs propres langages, mais victimes des mêmes mécanismes de disqualification symbolique ?

Accueillir la parole brute, ce n’est donc pas faire l’apologie de l’insulte ou du chaos. C’est reconnaître que ce langage a une fonction expressive, une charge politique. C’est se demander ce qu’il raconte de la vie, de la colère, de la survie.

Alors ces résistances-là, je ne veux plus les lire comme des manques, mais comme des essais de cohérence. Peut-être qu’en refusant de philosopher, ces jeunes nous obligent à le faire pour de vrai.

On est tous le « beauf » de quelqu’un…

Parce que cette expérience de la « bonne parole », je pense qu’on l’a tou·tes vécue d’une certaine manière, à un moment ou à un autre de notre vie. Je me permets d’illustrer cela par une expérience vécue récemment, dans un tout autre contexte. J’ai été invitée à réfléchir et disons-le, à philosopher avec les personnes de Philocité, en préparation à ces deux journées. C’était un cadre d’une grande bienveillance, pensé avec soin, soutenant, accueillant. Rien, ni dans le ton ni dans les attitudes, n’aurait pu être mieux conçu pour que je me sente plus à l’aise. Et pourtant, je me suis très peu autorisée à parler. Surtout, je me suis très peu autorisée à avoir un avis différent de ce qui semblait être la norme, là où la majorité discutait avec aisance. Et la petite voix intérieure revenait : « Oui, mais peut-être que si tu ne penses pas comme eux, c’est parce que tu n’as pas bien compris. Peut-être que tu n’as pas lu les bons livres. Peut-être que ta question est trop naïve. » Cette voix-là m’appartient, peut importe le cadre de travail proposé, mais elle parle aussi à travers beaucoup d’autres.

Ces fantômes qui m’empêchent de philosopher avec vous.

Alors, pourquoi je n’ai pas pu philosopher avec philocité et avec vous aujourd’hui?
Peut-être parce que des fantômes sont là.

Ces fantômes dont parle Mona Chollet: ceux qui hantent nos manières d’être, nos manières de parler, de penser, de nous autoriser. Ce ne sont pas des spectres surnaturels, mais les traces invisibles des normes et des hiérarchies qui continuent d’habiter nos gestes, nos paroles comme nos silences. Ils s’invitent dans les espaces les plus bienveillants, même quand tout est fait pour qu’ils n’aient plus de raison d’exister. Ils chuchotent à l’oreille : « Attention à ne pas dire de bêtise », « sois à la hauteur », « fais comme il faut ». Ce sont les fantômes du savoir légitime, de la bonne façon de penser, de la parole qui compte. Parce que finalement la personne qui me traite le plus souvent de « beauf » c’est sans doute moi-même.

Ces fantômes, on les porte à l’intérieur, comme des tuteurs invisibles. Ils ne nous forcent pas au silence ; ils nous apprennent à nous taire tout seuls. Et plus on veut bien faire, plus ils se font discrets, polis, respectables: d’autant plus efficaces. Ce sont eux qui transforment la pluralité des voix en un chœur harmonieux mais monotone. Ceux qui rendent la diversité inaudible, non par violence ouverte, mais par imprégnation silencieuse : la peur d’être celle ou celui qui dérange. 

Peut-être alors qu’il faut apprendre à les voir. À devenir, comme le propose Mona Chollet, des chasseuses et des chasseurs de fantômes ou, pour filer la métaphore, des chasseur·euses de voix intérieures partagées. Celles qu’on croit intimes mais qui sont, en réalité, profondément sociales. Les reconnaître, ce n’est pas les exorciser, c’est leur redonner un visage : celui des normes que nous reproduisons malgré nous car nous avons construit notre psychisme, notre identité, sur ces racines.

Parfois, enfiler mes lunettes de chasseuse de fantômes me permet justement de voir autrement ce qui, à première vue, ressemble à de la provocation, du silence, une insulte ou une fuite. Ces attitudes deviennent alors des traces, des manifestations de ces voix fantômes que j’entends chez les jeunes : des voix qui ne disent pas leur nom, mais qui parlent de la peur d’être disqualifié·es.

Et je crois qu’il faut apprendre à la reconnaître, d’abord en nous-mêmes. Être attentif·ves à toutes les fois où elle chuchote « tais-toi, tu n’as rien d’intéressant à dire ». Parce que ces fantômes se déplacent d’un corps à l’autre, d’un atelier à l’autre, d’un service à l’autre. Ils ne se contentent pas de hanter nos têtes : ils organisent la manière dont on distribue la parole, dont on définit ce qui vaut la peine d’être entendu. Ils dessinent la frontière invisible entre celles et ceux qui se sentent autorisé·es à penser, à créer, à contester, et les autres celles et ceux qu’on étiquette, qu’on soigne, qu’on recadre.

Alors oui, c’est intime, profondément intime. On pourrait le réduire à un manque de confiance en soi, ou au contraire à de l’indocilité. Mais on peut aussi en faire un signal d’alerte collectif : car ces voix étouffées, ces gestes de retrait ou de révolte, ne sont pas des symptômes individuels : ce sont des messages politiques.

Et peut-être que notre rôle, à nous soignant·es, éducateur·ices, ou simplement adultes qui accompagnons, c’est d’apprendre à les entendre sans chercher à les corriger. D’écouter les fantômes sans les renvoyer au néant. Parce que c’est souvent à cet endroit: entre l’intime et le politique, entre la peur et le refus, que quelque chose cherche à se dire du monde, de sa violence, et du besoin de le transformer.

Le désir d’horizontalité suffit-il à rendre la relation horizontale ?

Et c’est là qu’entre en jeu la question de l’horizontalité, cette idée qu’on essaie souvent d’installer dans nos ateliers : créer un espace d’égalité, d’écoute, de circulation libre de la parole. En théorie, c’est magnifique. Et je le pense sincèrement : viser une horizontalité, c’est une belle ambition. Mais je crois qu’il faut garder en tête cette petite voix, justement. Parce qu’elle nous rappelle qu’aucun cadre, aucune technique d’animation, aussi parfaite soit-elles, ne peut effacer les rapports de pouvoir qui existent déjà dans la société et que nous portons tous dans nos psychés.

Même dans un atelier parfaitement bienveillant, où tout le monde écoute, où la parole circule, il y a toujours ce reste : qui on est socialement, culturellement, politiquement, symboliquement. Ces couches-là ne disparaissent pas à la porte de la salle. Elles traversent nos échanges, elles colorent nos gestes, nos mots, nos silences. Et elles influencent forcément la manière dont l’autre se sent autorisé·e ou non à parler.

On peut être authentiquement à l’écoute, sincèrement attentif·ve, et malgré tout, incarner une position de domination. Pas par malveillance, mais simplement parce qu’on appartient à un monde qui hiérarchise les voix.

Croire à une horizontalité totale, c’est risquer de tomber dans un mythe confortable : celui où l’égalité serait acquise dès lors qu’on y croit fort. Mais cette croyance, en réalité, peut faire de l’ombre à tout ce qui continue de se jouer dans les profondeurs : les peurs, les inhibitions, les imaginaires sociaux.

Et soyons honnêtes : cette asymétrie, elle n’existe pas que « chez l’autre ». Elle vit aussi en nous. Même lorsque nous nous pensons curieux·ses, bienveillant·es, égalitaires, nous sommes pétri·es de culture, de codes, de réflexes de pouvoir. Moi aussi j’ai été parfois cet éducateur qui remballe un jeune sans l’écouter malgré tout ce que suis en train de vous dire à l’instant. Les jeunes, parfois, perçoivent ce que nos petites voies intérieures nous disent d’elleux avant même qu’on s’en rende compte. Alors peut-être que l’enjeu n’est pas de prétendre à une horizontalité parfaite, mais d’en reconnaître les limites avec sincérité et humilité et d’habiter cette tension lucidement.

Si je vous laisse avec une seule idée, que ce soit celle-ci : la prochaine fois qu’un·e jeune dit « non » ou pourquoi pas “merde”, essayons d’entendre non pas la fin de la discussion, mais le début d’une enquête. Et si cette enquête ressemble parfois à une chasse aux fantômes… alors sortons les lampes frontales.

Parce qu’au fond, politiser le refus, c’est peut-être la meilleure manière de continuer à philosopher ensemble.

  • Chollet, M. (2024). Résister à la culpabilisation - Sur quelques empêchements d’exister. Edition Zones
  • Foucault, M. (1975) Surveiller et punir. Naissance de la prison. Edition Gallimard
  • Foucault, M. (1976). Histoire de la folie à l’âge classique. Gallimard.
  • Bourdieu, P. (1979) Distinction Critique sociale du jugement. Edition Minuit
  • Lamy, R. (2025) Ascendant beauf. Edition Seuil
  • Brecht, B. (1997). Poèmes. Tome 5 : 1934-1941 (M. Regnaut, Trad.). L’Arche. p111
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