Introduction
Cet article propose une réflexion à la première personne sur les modalités concrètes de l’engagement philosophique à partir d’un itinéraire situé : celui d’une professionnelle de l’industrie biopharmaceutique devenue chercheuse en philosophie et praticienne en bioéthique. Pendant plus de vingt ans, j’ai évolué dans des environnements hautement réglementés, au croisement de l’innovation scientifique, des contraintes industrielles et des exigences de santé publique. Cette expérience m’a confrontée à des dilemmes éthiques récurrents, souvent peu visibles, mais profondément structurants dans les pratiques quotidiennes.
Ces tensions, loin d’être marginales, révèlent des frictions entre différentes rationalités : entre efficacité et justice, entre soin et productivité, entre impératifs humains et considérations non humaines. C’est dans cet espace d’inconfort, à la fois vécu et analysé, que s’est progressivement imposée la nécessité d’un déplacement. Il ne s’agissait plus seulement d’appliquer des normes, mais de questionner les conditions mêmes de la décision éthique dans des contextes complexes.
Cet article s’inscrit dans cette dynamique. Il vise à montrer comment une expérience professionnelle peut devenir un lieu d’émergence d’une pratique philosophique, et comment cette pratique peut, en retour, transformer les cadres d’action.
Une expérience professionnelle comme lieu d’émergence du questionnement éthique
Une immersion dans la complexité des systèmes biomédicaux
Mon parcours s’inscrit dans le domaine des biotechnologies et du développement de vaccins, avec une spécialisation progressive dans les fonctions de qualité et de réglementation. Mon rôle consistait à garantir la sécurité des patients, la conformité des produits et des données, ainsi que la robustesse des processus décisionnels.
Si ces missions semblent relever d’une rationalité technique, elles impliquent en réalité des arbitrages constants. Les décisions prises dans ces contextes ne sont jamais neutres : elles traduisent des priorités, des hiérarchies de valeurs et des compromis entre différents intérêts.
Des dilemmes éthiques structurels
Au fil de mon expérience, plusieurs types de tensions se sont imposés de manière récurrente. Les pratiques de recherche et de développement impliquent par exemple des arbitrages entre la protection de la santé humaine et le recours à l’expérimentation animale. Par exemple, dans un contexte de développement ou de production vaccinale, une décision apparemment technique peut prendre une portée éthique majeure. Lorsqu’un écart qualité survient sur un lot destiné à un usage clinique, plusieurs dimensions entrent simultanément en tension : la sécurité des participants ou des patients, la disponibilité du produit, le coût environnemental d’une destruction éventuelle, la mobilisation de ressources supplémentaires, et parfois le recours à de nouvelles investigations précliniques. La question n’est alors pas seulement : « le lot est-il conforme ? », mais aussi : « quelles conséquences humaines, animales, environnementales et sociales produit chacune des options possibles ? ». C’est précisément dans ce type de situation que l’expérience industrielle devient un lieu de questionnement philosophique.
Les processus industriels soulèvent des enjeux environnementaux importants, notamment en matière de consommation de ressources et de production de déchets. Par ailleurs, les questions d’accès aux vaccins mettent en évidence des inégalités globales, tandis que les logiques économiques peuvent entrer en tension avec les impératifs de santé publique.
Ces dilemmes ne relèvent pas de situations exceptionnelles ; ils sont constitutifs du système. Ils révèlent une limite des cadres éthiques traditionnels, souvent centrés sur l’humain et peu adaptés à la complexité systémique du vivant.
Le passage à la philosophie : une transformation de posture
De la résolution de problèmes à la problématisation
Ce n’est pas un intérêt abstrait pour la philosophie qui a motivé mon engagement dans une recherche doctorale, mais la confrontation répétée à des situations où les outils disponibles apparaissaient insuffisants. La philosophie s’est alors imposée comme une ressource pour reformuler les questions plutôt que pour fournir des réponses immédiates.
Ce déplacement marque un changement de posture. Il ne s’agit plus seulement de résoudre des dilemmes, mais de comprendre pourquoi ils se posent et dans quelles conditions ils deviennent pensables. La philosophie permet ainsi d’introduire une distance critique vis-à-vis des pratiques, en rendant visibles leurs présupposés.
Une philosophie située
Dans le cadre des nouvelles pratiques philosophiques, j’ai fait le choix d’assumer une parole à la première personne. Cette posture ne relève pas d’un repli subjectif, mais d’une exigence méthodologique. Penser à partir de l’expérience implique de reconnaître son implication dans les situations analysées.
Cette approche permet de dépasser l’opposition entre théorie et pratique. Elle ouvre un espace où la réflexion philosophique s’ancre dans le réel tout en conservant sa capacité critique. Elle favorise également une dimension dialogique, en invitant d’autres praticiens à confronter leurs propres expériences.
L’approche One Health : une transformation du cadre éthique
Une remise en question de l’anthropocentrisme
L’approche One Health repose sur l’idée que la santé humaine, animale et environnementale est interdépendante. Cette perspective conduit à remettre en question les cadres éthiques traditionnels, largement centrés sur les intérêts humains (World Health Organization et al., 2022).
En reconnaissant cette interdépendance, One Health transforme les termes du problème éthique. Les décisions ne peuvent plus être évaluées uniquement à partir de leurs effets sur les humains, mais doivent intégrer une pluralité d’entités et de temporalités.
Une question centrale : quel cadre pour penser cette complexité ?
Cette évolution pose une question fondamentale : les cadres éthiques existants sont-ils suffisants pour penser cette complexité, ou faut-il en élaborer de nouveaux ? L’utilitarisme, largement mobilisé en santé publique, souvent de manière implicite, lorsque les décisions sont évaluées à partir de leurs conséquences collectives : réduction de la morbidité, prévention des risques, allocation optimale des ressources, maximisation du bénéfice pour le plus grand nombre. Les politiques vaccinales, les stratégies de priorisation en période de crise sanitaire ou encore les arbitrages entre bénéfices individuels et bénéfices collectifs relèvent souvent de cette logique conséquentialiste (Childress et al 2002).
Cependant il offre des outils intéressants, mais présente des limites importantes, notamment en ce qui concerne la prise en compte des entités non humaines et des effets à long terme (Bentham, 1789 ; Mill, 1863).
Vers une éthique interconnectée du vivant
Plusieurs traditions philosophiques convergent vers une vision interconnectée du vivant. Schopenhauer, en affirmant l’existence d’une volonté de vivre commune à tous les êtres, ouvre la voie à une éthique interespèces (Schopenhauer, 1819). Einstein souligne l’illusion de la séparation entre l’humain et le reste du monde (Einstein, 1950), tandis que Hawking invite à relativiser la place de l’humanité dans l’univers (Hawking, 1988).
Ces perspectives participent d’un même mouvement de décentrement. Elles contribuent à élargir la communauté morale et à repenser les fondements de l’éthique dans un monde marqué par l’interdépendance.
Cependant, les cadres existants, notamment l’utilitarisme classique, peinent à intégrer pleinement cette complexité. Les difficultés liées à la quantification du bien-être, à la prise en compte des minorités et aux enjeux intergénérationnels en limitent la portée.
Le One Health Utilitarianism : une proposition
Dans ce contexte, j’ai proposé un cadre éthique que j’ai nommé One Health Utilitarianism (OHU). Ce cadre vise à dépasser les limites de l’utilitarisme classique en intégrant explicitement les dimensions humaines, animales et environnementales dans l’évaluation des décisions.
L’OHU repose sur un utilitarisme élargi et procédural : Il ne s’agit pas seulement d’évaluer les conséquences des actions, mais aussi d’examiner les règles et les processus qui les produisent. Cette approche est particulièrement pertinente dans des contextes fortement structurés, comme l’industrie biopharmaceutique.
Ce cadre s’inscrit dans la continuité de plusieurs traditions philosophiques contemporaines. Il s’inspire du préférentialisme de Singer, qui étend la considération morale aux êtres sensibles (Singer, 1975), de l’utilitarisme écologique d’Attfield, qui reconnaît la valeur intrinsèque des écosystèmes (Attfield, 2014), et de l’éthique de la terre de Leopold, qui propose une vision systémique du vivant (Leopold, 1949). L’originalité de l’OHU réside dans l’intégration de ces perspectives dans un cadre décisionnel cohérent.
Une méthodologie de décision adaptée à la complexité
Le One Health Utilitarianism s’appuie sur une méthodologie de décision fondée sur une analyse multicritère. Cette approche permet de prendre en compte simultanément des dimensions cliniques, sociales, économiques, environnementales et éthiques. Elle s’inscrit dans la continuité du calcul utilitariste proposé par Bentham, tout en l’adaptant à des contextes contemporains caractérisés par leur complexité (Bentham, 1789).
À titre d’exemple, une décision relative à la poursuite, à l’arrêt ou à la modification d’un programme de développement vaccinal pourrait être examinée à travers plusieurs critères : bénéfice attendu pour les populations exposées, risques pour les participants, niveau de recours à l’expérimentation animale, impact environnemental de la production, accessibilité future du produit, robustesse scientifique des données et justice dans la distribution des bénéfices. L’intérêt de l’OHU n’est pas de réduire ces dimensions à un calcul mécanique, mais de rendre visibles les arbitrages qui restent souvent implicites. La méthode permet ainsi de transformer une décision technique en véritable délibération éthique.
La spécificité de cette méthodologie réside dans la prise en compte conjointe des intérêts humains, animaux et environnementaux. Elle vise à rendre les arbitrages plus explicites, plus transparents et plus justifiables. Elle permet également d’identifier les déséquilibres entre les différentes sphères du vivant, et d’introduire des mécanismes de régulation lorsque certains impacts apparaissent inacceptables.
La pratique philosophique comme levier de transformation
Philosopher à partir de l’expérience vécue
L’engagement philosophique, tel qu’il est envisagé dans cet article, ne se réduit pas à une activité théorique extérieure aux pratiques professionnelles. Il prend naissance dans l’expérience elle-même, au sein de situations concrètes marquées par l’incertitude, la responsabilité et la nécessité d’agir. Dans cette perspective, la philosophie apparaît moins comme un savoir abstrait que comme une pratique réflexive permettant de problématiser ce qui, dans l’action quotidienne, demeure souvent implicite.
Dans le contexte de l’industrie biopharmaceutique, les décisions sont fréquemment présentées comme purement techniques ou réglementaires. Pourtant, derrière les procédures, les validations et les indicateurs de conformité se jouent des arbitrages profondément éthiques. Décider de poursuivre ou non un développement clinique, accepter un niveau de risque résiduel, choisir une stratégie de production ou définir des priorités d’accès à certains traitements impliquent toujours des hiérarchies de valeurs, même lorsqu’elles ne sont pas explicitement formulées.
C’est précisément dans cet espace de tension que la pratique philosophique devient pertinente. Philosopher consiste alors à suspendre l’évidence technique afin d’interroger les présupposés qui orientent les décisions. Pourquoi certaines formes de souffrance sont-elles considérées comme acceptables et d’autres non ? Pourquoi certains impacts environnementaux demeurent-ils secondaires dans les processus décisionnels ? Quelles vies sont implicitement priorisées dans les arbitrages industriels et sanitaires ?
Cette démarche rejoint les travaux de Pierre Hadot (1995), pour qui la philosophie constitue avant tout une manière de vivre et une transformation du regard porté sur le monde. Dans cette perspective, la réflexion philosophique ne vient pas après l’action ; elle transforme la manière même d’habiter l’action.
L’expérience professionnelle devient alors un matériau philosophique à part entière. Les tensions vécues dans les organisations ne sont plus seulement des difficultés opérationnelles : elles deviennent des objets de pensée. Cette approche s’inscrit pleinement dans les nouvelles pratiques philosophiques, qui reconnaissent la valeur réflexive du vécu et accordent une place centrale à la parole située.
Le récit d’expérience comme pratique philosophique
Dans les nouvelles pratiques philosophiques, le récit occupe une place essentielle. Raconter une expérience ne consiste pas uniquement à témoigner ; c’est déjà commencer à problématiser une situation. Le récit permet de restituer la complexité des contextes réels, là où les approches purement théoriques tendent parfois à simplifier les tensions.
L’un des enjeux majeurs des environnements fortement réglementés est précisément la tendance à invisibiliser les dimensions humaines et éthiques derrière les procédures. Les professionnels apprennent à parler en termes de conformité, de gestion des risques ou d’objectifs de performance. Pourtant, ces catégories techniques masquent souvent des questions beaucoup plus profondes : responsabilité morale, rapport au vivant, justice distributive, gestion de l’incertitude ou encore acceptabilité des conséquences.
Le récit d’expérience permet de rendre visibles ces dimensions implicites. Par exemple, une décision concernant la destruction d’un lot pharmaceutique non conforme peut être analysée techniquement comme une mesure de sécurité. Mais lorsqu’elle est racontée à partir de l’expérience vécue des acteurs, d’autres dimensions apparaissent : le coût écologique de la destruction, la mobilisation de nouvelles ressources animales ou matérielles, la pression économique exercée sur les équipes, ou encore les conséquences potentielles pour les patients en attente du produit.
Ainsi, le récit transforme un événement technique en situation philosophique. Il ouvre un espace dans lequel les acteurs peuvent réfléchir collectivement aux valeurs qui orientent leurs pratiques.
Cette approche rejoint les travaux de Paul Ricœur (1990), qui montre que le récit participe à la construction du sens et de l’identité. À travers la narration, les professionnels ne décrivent pas seulement ce qu’ils font ; ils donnent une signification à leur action et interrogent leur propre responsabilité.
Dans le cadre du One Health Utilitarianism, cette dimension narrative joue un rôle central. Elle permet d’éviter une approche purement abstraite ou désincarnée de l’éthique. Les décisions ne sont jamais prises dans le vide ; elles émergent toujours dans des contextes humains, institutionnels, économiques et environnementaux spécifiques. Le récit devient alors un outil de compréhension systémique.
La pratique philosophique comme espace de délibération collective
La pratique philosophique ne se limite pas à une réflexion individuelle. Elle peut également devenir un espace collectif de délibération permettant aux acteurs de confronter leurs perspectives et de rendre explicites les tensions qui traversent leurs décisions.
Dans des organisations complexes, les décisions impliquent généralement une multiplicité d’acteurs : équipes qualité, recherche clinique, production, affaires réglementaires, direction médicale, responsables environnementaux ou encore autorités de santé. Chacun intervient à partir de contraintes et de rationalités différentes. Les conflits ne proviennent pas nécessairement d’oppositions personnelles, mais souvent de cadres de référence divergents.
La pratique philosophique offre alors un cadre permettant de ralentir la décision afin d’en examiner les présupposés. Ce ralentissement est particulièrement important dans des environnements dominés par l’urgence, la performance et la pression économique.
Concrètement, une démarche inspirée du One Health Utilitarianism pourrait prendre la forme d’un atelier de délibération structuré autour de plusieurs étapes.
La première consisterait à décrire précisément la situation sans chercher immédiatement une solution. Cette étape vise à éviter les réponses automatiques ou purement procédurales.
La deuxième étape permettrait d’identifier l’ensemble des parties concernées par la décision : patients, participants aux essais cliniques, professionnels, animaux utilisés dans la recherche, écosystèmes affectés par la production, populations futures potentiellement exposées aux conséquences environnementales.
La troisième étape viserait à expliciter les valeurs en tension : sécurité, efficacité, justice, durabilité, responsabilité, équité d’accès ou encore réduction de la souffrance.
Enfin, une quatrième étape consisterait à examiner les conséquences possibles de chaque option en tenant compte simultanément des dimensions humaines, animales et environnementales.
L’objectif d’une telle démarche n’est pas nécessairement d’atteindre un consensus absolu. Il s’agit plutôt de produire une décision plus consciente, plus argumentée et plus transparente quant aux arbitrages qu’elle implique.
Cette approche rejoint les travaux de Jürgen Habermas (1987) sur l’éthique de la discussion, selon lesquels la légitimité d’une décision dépend également des conditions de dialogue ayant permis son élaboration.
Le rôle transformateur de la philosophie dans les organisations
La pratique philosophique possède également une fonction institutionnelle. En introduisant une réflexivité critique dans les organisations, elle peut contribuer à transformer durablement les cadres d’action.
Dans de nombreux contextes professionnels, les individus ressentent des tensions éthiques sans toujours disposer d’espaces pour les formuler. Cette absence de mise en discussion peut conduire à des formes de souffrance morale, de désengagement ou de banalisation des contradictions.
La philosophie permet alors de réintroduire du sens dans des environnements fortement technicisés. Elle offre un langage pour penser les dilemmes et pour dépasser une vision purement instrumentale des activités professionnelles.
Dans le cadre du One Health, cette transformation apparaît particulièrement nécessaire. Les crises contemporaines, pandémies, résistances antimicrobiennes, dégradation des écosystèmes, changement climatique, montrent les limites des approches fragmentées. Les décisions prises dans un domaine produisent des effets dans d’autres sphères du vivant. Une réflexion éthique cloisonnée devient donc insuffisante.
Le One Health Utilitarianism cherche précisément à répondre à cette difficulté en proposant un cadre capable de penser les interdépendances. Mais ce cadre ne peut fonctionner uniquement comme une théorie normative abstraite. Il nécessite des pratiques concrètes de dialogue, de délibération et de réflexivité collective.
La pratique philosophique devient alors une composante de la gouvernance elle-même. Elle ne consiste plus seulement à commenter les décisions après coup, mais à participer à leur élaboration. Elle aide les organisations à identifier les conséquences invisibles de certaines orientations et à intégrer des dimensions souvent marginalisées dans les processus décisionnels.
Ainsi comprise, la philosophie n’est pas extérieure au monde professionnel. Elle devient un outil de transformation institutionnelle et un moyen de réintroduire une responsabilité élargie dans les systèmes contemporains de décision.
Vers une philosophie appliquée de l’interdépendance
L’une des contributions majeures des nouvelles pratiques philosophiques réside dans leur capacité à reconnecter la réflexion avec les réalités vécues. Cette perspective apparaît particulièrement pertinente dans un monde caractérisé par l’interdépendance croissante des systèmes humains, animaux et environnementaux.
L’approche One Health révèle que les frontières traditionnellement établies entre santé humaine, santé animale et environnement sont largement artificielles. Les zoonoses, les effets sanitaires du changement climatique ou les impacts environnementaux des systèmes industriels montrent que les décisions contemporaines doivent être pensées à l’échelle de systèmes complexes.
Dans ce contexte, la philosophie ne peut plus se limiter à des cadres strictement anthropocentrés. Elle doit intégrer une pluralité d’entités, de temporalités et de vulnérabilités.
Le One Health Utilitarianism constitue une tentative de réponse à cette exigence. Il propose une éthique interconnectée du vivant fondée sur l’idée que les décisions doivent être évaluées à partir de leurs conséquences globales sur les équilibres humains, animaux et environnementaux.
Cependant, cette approche ne peut devenir opératoire sans une véritable pratique philosophique capable d’accompagner les acteurs dans l’analyse de la complexité. Philosopher ne consiste alors ni à produire des certitudes absolues, ni à appliquer mécaniquement des principes généraux. Il s’agit plutôt de développer une capacité collective à interroger les conséquences de nos actions dans un monde interdépendant.
Dans cette perspective, la pratique philosophique devient une forme d’apprentissage de la complexité. Elle invite à reconnaître les limites des approches simplificatrices et à accepter l’incertitude comme dimension constitutive de la décision éthique contemporaine.
L’expérience industrielle, loin d’être opposée à la philosophie, peut ainsi devenir un lieu privilégié d’émergence d’une pensée critique du vivant. Elle montre que les dilemmes rencontrés dans les organisations contemporaines ne sont pas uniquement techniques ou économiques ; ils traduisent des questions philosophiques fondamentales concernant notre rapport au monde, au progrès, à la responsabilité et à l’interdépendance du vivant.
Conclusion
À partir d’un parcours professionnel marqué par des dilemmes éthiques récurrents dans l’industrie biopharmaceutique, cet article a montré comment l’expérience vécue peut devenir le point de départ d’une pratique philosophique. Loin d’être séparée du réel, cette pratique s’enracine dans des situations concrètes où se croisent contraintes réglementaires, enjeux sanitaires, considérations environnementales et responsabilités humaines.
L’analyse développée dans cet article met en évidence les limites des approches éthiques fragmentées face à la complexité contemporaine. Les décisions prises dans les domaines de la santé, de la recherche ou de l’industrie produisent des conséquences qui dépassent largement les frontières humaines et nationales. Elles affectent également les animaux, les écosystèmes et les générations futures. Dans ce contexte, la philosophie apparaît non seulement comme un outil critique, mais aussi comme une pratique de clarification, de délibération et de transformation des cadres d’action.
Le One Health Utilitarianism constitue une tentative de réponse à ces mutations. En proposant une éthique interconnectée du vivant, il cherche à intégrer simultanément les dimensions humaines, animales et environnementales dans les processus de décision. Son ambition n’est pas de produire un modèle abstrait supplémentaire, mais de contribuer à une réflexion éthique plus opérationnelle, plus systémique et plus adaptée aux interdépendances contemporaines.
Cet article défend également l’idée que les nouvelles pratiques philosophiques peuvent jouer un rôle essentiel dans les organisations et les espaces professionnels. À travers le récit d’expérience, la réflexivité collective et la délibération éthique, la philosophie peut devenir un levier concret de transformation institutionnelle. Elle permet de rendre visibles les implicites, d’interroger les hiérarchies de valeurs et de réintroduire du sens dans des environnements souvent dominés par l’urgence et la technicité.
Plus largement, cette réflexion invite à repenser les relations entre philosophie et pratique. Elle suggère qu’une philosophie située, engagée et dialogique peut contribuer à accompagner les grandes transitions éthiques du XXIe siècle, dans un monde où l’interdépendance du vivant devient désormais impossible à ignorer.
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