Nous voudrions montrer dans cet article l’intérêt de faire et faire faire des cartes conceptuelles dans la perspective de l’apprentissage du philosopher
Qu’est-ce qu’une carte conceptuelle ?
Nous ne rentrerons pas dans les nuances entre carte conceptuelle, carte mentale, réseau notionnel. Disons qu’une carte conceptuelle à perspective philosophique (et non à portée scientifique, où l’on ordonne plutôt des connaissances), tente d’organiser, de structurer sur une seule page des relations entre notions et entre idées, ce qui est essentiel en philosophie, qui s’appuie pour la réflexion sur des notions, idées générales et abstraites pour rendre compte du réel par le langage. C’est une sorte de carte routière pour la pensée. Au lieu d’avoir un amas d’informations dans la tête, celles-ci sont disposées de manière ordonnée. En traçant des branches et en les reliant entre elles, on identifie comment chaque idée influence ou est liée à une autre. Cela révèle de nouvelles connexions et approfondit la compréhension de la question traitée. La carte conceptuelle peut porter sur une notion (la vérité), ou sur la relation entre deux notions (croire/religion et savoir/science).
Pour la rigueur de l’analyse, elle a aussi besoin de distinctions conceptuelles (ex : plaisir, joie et bonheur ; amour et amitié ; faute morale et péché religieux ; erreur et mensonge). Et des liens entre des idées (rapports de ressemblance et de différence – ex. entre croire et savoir -, d’inclusion, de causalité, d’implication, de conséquence, de tension ou de contradiction etc.). Elle est une manière de cartographier la compréhension philosophique d’un sujet.
Elle peut aussi visualiser des dispositifs pédagogiques ou didactiques (exemple de carte jointe sur la DVDP, discussion à visées démocratique et philosophique) ou des processus de pensée (conceptualiser, problématiser, argumenter, interpréter ; expliciter le lien en philosophie entre question et réponse). Ces habiletés de pensée sont parfois difficiles à comprendre : la carte déroule le processus de conceptualisation et en indique plusieurs modalités ; elle donne différentes entrées possibles pour la problématisation…
On peut utiliser des couleurs pour plus de clarté (sans compter le caractère esthétique) ; symboliser visuellement la tension ou la contradiction entre deux notions (ex. l’égalité inéquitable ou l’équité inégalitaire) ou deux thèses opposées ; des flèches pour la relation entre deux notions ou idées. Ex. la responsabilité implique en aval la liberté et la conscience de l’acteur, en amont sa culpabilité ; la culpabilité entraîne des sanctions ; la question appelle une réponse… qui peut elle-même être réinterrogée : relation de récursivité etc.
La carte est une forme ramassée, courte, synthétique. Son intérêt est de visualiser d’un seul coup d’œil un ensemble complexe de relations entre des notions et de liens entre des idées, ce qui clarifie la pensée et facilite leur mémorisation, notamment par ceux qui ont une perception à dominante synthétique et visuelle. Le cerveau retient plus facilement les informations lorsqu’elles sont organisées spatialement. De plus, voir toutes les idées reliées entre elles peut stimuler la créativité en incitant à explorer de nouvelles pistes de réflexion.

Exemples de liens entre notions
Par exemple, pour cerner la notion de liberté, il faut la mettre en relation avec différentes notions comme l’indépendance, l’autonomie, la libération, la conscience, la raison, la volonté, la responsabilité civile, pénale, morale, religieuse, le choix, le dilemme etc. Pour travailler la notion de responsabilité, on la mettra en relation, au niveau moral, religieux et juridique, avec les notions de liberté, de devoir, de transgression, de culpabilité, de sanction ; en précisant au niveau moral les notions de bien et de mal, de légitimité, de faute, de remords ; au niveau religieux les notions de péché, de rachat, de salut, de paradis ; et au niveau politico-juridique de légalité, de responsabilité civile et pénale, de type d’infraction, d’échelle de peines. Il y aura aussi, outre les niveaux moral/éthique, religieux et politico/juridique, le niveau de la responsabilité éducative, avec les notions de punition et de récompense, d’accès à l’autonomie, etc. Autre exemple sur la notion de justice, on abordera différentes approches : l’égalité, l’équité, le mérite, l’institution judiciaire, le juste comme valeur, le bien commun en politique etc. Sur la notion de** vérité,** on fera le lien avec des notions comme le mensonge, la franchise, l’erreur, l’illusion, l’apparence, l’opinion, la connaissance, la certitude, la probabilité, la cohérence, le consensus, le doute, le questionnement, la révélation, la discussion, l’utilité etc. On voit ainsi comment une notion placée au centre est mise en relation avec d’autres notions qui la déterminent en un réseau notionnel riche de divers champs…
Un schéma vaut largement en concision et clarté le discours linéaire qui précède.
Liens entre les idées
On peut aussi mentionner le type de liens ou rapports entre différents aspects de la notion : entre des exemples qui illustrent la notion et sa définition. Pour la notion de violence humaine, donner des exemples de violence verbale, psychologique et physique, individuelle (injures, coups) et collective (guerre), puis chercher les attributs communs à ces exemples pour élaborer une définition. On mentionnera aussi pour la violence des liens de causalité (individuels et collectifs, intolérance, fanatisme, ressentiment), de conséquence (dégâts physiques, psychologique), et les alternatives possibles : réflexion, non-violence, empathie, discussion, médiation, négociation, diplomatie, réconciliation, amour, pardon etc.
Quand utiliser une carte conceptuelle ?
- Pour préparer une discussion en tant qu’animateur. Si on la construit soi-même, on explore en même temps la notion, ce qui nous familiarise avec la réflexion et facilite l’animation. On peut aussi en emprunter, ce qui nous donne des pistes d’animation auxquelles on n’aurait pas spontanément pensé.
- En faire (faire) pendant la discussion par les participants, et comparer leurs différentes productions. Cela suppose que le créateur d’une carte conceptuelle prenne du recul par rapport à la discussion qui se déroule, donc ne participe pas lui-même à la discussion, et soit attentif à toutes les notions qui apparaissent, et aux liens qui sont peu à peu tissés entre les idées.
- Il peut aussi prendre des notes et élaborer la carte par la suite tranquillement, après la discussion, seul ou avec un ou deux autres participants.
Le plan de discussion
Un des avantages, c’est d’utiliser la carte conceptuelle comme un plan de discussion (ex. dans le sens des aiguilles d’une montre, en partant d’en haut à droite, jusqu’en en haut à gauche). On passe d’une étape à une autre en proposant une piste, en posant une question qui (ré)oriente le cheminement du groupe.

Exemple sur la violence (voir ci-dessus) : partir d’exemples, pour dégager les attributs du concept et élaborer une définition ; puis analyser les conséquences de la violence (plus faciles à trouver que les causes) ; puis explorer les causes de la violence ; enfin proposer des alternatives à la violence…
De la notion de violence sortent ainsi plusieurs branches pour développer la notion :
Branche définition (conceptualiser, définir)
- Donner/demander des exemples qui illustrent la notion : V naturelle (Tsunami)/humaine (blessure - meurtre). V physique (des coups)/mentale (enfermement). V matérielle (destruction bâtiments) /symbolique(humiliation). V Individuelle (injure - bagarre) /collective (guerre - colonisation).
- Trouver/demander des attributs du concept communs à plusieurs exemples (faire du mal, intention mauvaise)
- Donner une définition de la violence humaine : faire volontairement du mal à un individu ou un groupe.
Branche conséquences : dégâts physiques (sur les bâtiments, les personnes), psychologiques (haine, ressentiment), économiques…
Branche causes (explications) : jalousie, désir de domination hiérarchique, d’exploitation économique, conflit de pouvoir, fanatisme religieux
Branche remédiation/alternatives : non-violence, empathie, discussion, médiation, négociation etc.
Une liste de questions pour faire progresser la discussion
Le mieux est d’avoir une liste de questions prêtes qui permettent au groupe, sans dévoiler le point de vue de l’animateur, de progresser dans l’échange en différents sens d’exploration :
- Donnez-moi des exemples de violence : Naturelle/humaine ? Physique/mentale ? individuelle/collective ?
- Quels points communs à ces exemples ?
- Rédigez une définition de la violence humaine
- Quelles sont les conséquences de la violence humaine ? Physique/matérielle ? Psychique/mentale ?
- Quelles sont ses causes ? Individuelle/collective ?
- Que pensez-vous de la violence humaine ?
- Quelles alternatives à la violence proposez-vous ?
Pour chaque alternative, on peut ensuite, à la fin de la séance ou à une séance suivante, creuser et interroger la notion. Exemple pour l’empathie. : comment la distinguer de la sympathie, l’antipathie, l’indifférence ? En quoi peut-elle être utile pour prévenir/atténuer la violence ?



