Introduction
« J’insiste d’emblée sur cette dimension de méthode parce que philosopher avec des enfants ne s’improvise pas. » (Bidar, 2018 [Préface], Dans Blond-Rzewuski et al., 2018, p7) Alors que la philosophie avec les enfants connaît un développement croissant depuis de nombreuses années, cette citation d’Abdennour Bidar exprime l’importance, voire la nécessité, pour ses praticien·nes d’être correctement formé·es. En effet, philosopher est une activité exigeante et rigoureuse, ça ne s’improvise pas, sous peine de tomber dans des discussions au mieux, vide de sens, au pire, menant au relativisme ou au dogmatisme.
Développement de la pensée, de l’esprit critique, de l’empathie cognitive, de l’écoute et de la fraternité, si l’intérêt de la philosophie avec les enfants n’est plus à démontrer, elle n’est pas [encore] inscrite dans les programmes d’enseignement de l’école primaire en France alors qu’elle suscite un attrait grandissant chez les enseignant·es.
Dans la circonscription de Dijon Sud (Académie de Dijon), je propose depuis 2019 des séquences de philosophie dans les classes d’enseignant·es volontaires, en tant que professeur des écoles formée à cette discipline. L’observation de ces séances a suscité curiosité et intérêt, et certain·es de ces enseignant·es ont alors exprimé le souhait d’inclure durablement la philosophie dans leur pratique.
Entre cette envie de mener les séances par eux·elles-même et la retenue, voire la crainte, face à cette discipline exigeante qu’est la philosophie, est née en 2024, l’idée de développer au sein même de la circonscription, en partenariat avec une conseillère pédagogique (Amélie Belot, co-autrice de cet article), une formation dédiée à la philosophie avec les enfants.
Afin d’en étudier la faisabilité, plusieurs contraintes ont dû être prises en compte :
- le plan de formation des enseignant·es du premier degré : Comment s’adapter aux quotités horaires et aux modalités d’organisation qui sont strictement encadrées au niveau national et académique ?
- la constitution du groupe d’enseignant·es : Il était nécessaire de définir le public cible. Fallait-il prioriser des dynamiques d’écoles tout en privilégiant le volontariat ? Combien d’enseignant·es pouvions-nous toucher ? Fallait-il choisir les enseignant·es d’un même cycle ?
- les objectifs et le contenu de cette formation : Comment s’adapter aux contraintes réglementaires tout en proposant des modalités claires, pratiques et rigoureuses pour permettre aux enseignant·es de monter en compétence et prendre confiance dans leur propre capacité à enseigner la philosophie ?
- l’évaluation de la formation : Quelles modalités utiliser et quels contenus évaluer ?
- les prolongations possibles à l’issue de la formation : Comment ancrer durablement les nouvelles connaissances et compétences acquises dans les pratiques de classe des enseignant·es formé·es ?
La philosophie au sein de la circonscription de Dijon Sud : de l’observation des ateliers à la formation
Je suis professeure des écoles remplaçante dans la circonscription de Dijon Sud depuis 2013 et formée à la pratique des ateliers de philosophie avec les enfants depuis avril 2019. Dès la rentrée de septembre 2019, grâce à l’appui et la confiance de mon IEN[1] d’alors, j’ai été déchargée de trois heures de temps de remplacement par semaine pour me rendre dans les classes des enseignant·es qui en faisaient la demande. D’année en année, cette pratique s’est diffusée : ce sont aujourd’hui près de 20 écoles, plus de 100 classes, 80 enseignant·es et plus de 2 000 élèves qui ont pu bénéficier d’ateliers de philosophie.
Organisation des ateliers de philosophie au sein de la circonscription
Objectifs
Ces ateliers répondaient à un triple objectif :
- permettre aux élèves de participer à des ateliers de philosophie dans leur classe pour travailler des compétences variées (écoute, langage, argumentation,…),
- créer des dynamiques d’école en associant les enseignant·es d’un même établissement autour de ce projet,
- permettre aux enseignant·es présent·es pendant la séance en tant qu’observateur·trices de s’initier à cette pratique pour, s’ils·elles le souhaitaient, poursuivre ensuite seul·es avec leur classe.
Ainsi, il était essentiel que les séances ne soient pas uniques (one-shot), ni trop espacées dans le temps. Le choix a été fait de proposer une séquence par école et par période, à la manière d’un stage massé. Les interventions étaient proposées à tou·tes les enseignant·es volontaires de l’école, de la moyenne section au CM2.
Bilan
Des entretiens ont été menés à la fin de chaque séquence et une très large majorité des enseignant·es participant·es ont exprimé le fait que l’observation des séances de philosophie les avaient fait réfléchir positivement sur leurs propres pratiques et qu’elles avaient été bénéfiques pour leurs élèves sur plusieurs plans. Les ateliers de philosophie ont entraîné :
- Une modification des pratiques d’enseignement de façon transversale : des ateliers de philosophie en autonomie, des rituels philo, des débats ou autres ont été transposés dans d’autres matières d’enseignement. Par exemple : une enseignante de cycle 3 a utilisé la méthodologie de la discussion observée dans ces ateliers philo (baton de parole, écoute active) lors de séances sur l’interprétation de textes étudiés en litterature.
- un changement de posture de l’enseignant·e face au groupe : il a pu être constaté une mise en retrait de l’enseignant·e pour une meilleure prise en compte de la parole des élèves, laissant ainsi la possibilité d’une parole plus libre. Une enseignante de CE1/CE2, qui a été interviewée pour un magazine, a expliqué : “Cela a permis de mettre en valeur des élèves qui ne s’exprimaient pas ou peu en classe et de les voir autrement”. (Nelly Rizzo et al. 2023, p17)
- une appropriation de la philosophie elle-même : une démarche novatrice, un apprentissage de l’oral (argumenter, justifier ses idées), une méthodologie particulière, des supports ludiques et attrayants pour les élèves ont été développés,
- une montée en compétences des enseignant·es pour mener un atelier seul·es.
Toutefois, indépendamment de leur réelle envie de poursuivre la philosophie avec leurs élèves, nombre d’entre eux·elles ont exprimé le besoin d’être accompagné·es. Et ce pour deux raisons principales : le manque de compétences dans l’animation d’un atelier de philosophie (difficultés méthodologiques) et le sentiment d’une marche très haute pour apprendre, ou pour le moins raviver, des connaissances théoriques essentielles pour enseigner eux-même la philosophie (sentiment d’illégitimité).
Les freins à l’autonomisation
Le sentiment d’illégitimité
Les professeur·es des écoles doivent mener à bien l’enseignement de nombreuses matières. Ils·elles ont, pour la plupart d’entre eux·elles, suivi une formation initiale les préparant à cette polyvalence, qui a ensuite été complétée par la formation continue, l’auto-formation, les échanges entre pair·es, les lectures personnelles, etc. Ils·elles construisent ainsi des savoirs disciplinaires et des compétences didactiques et pédagogiques. Or, enseigner une nouvelle discipline ne s’improvise pas. Comment apprendre à philosopher à des enfants sans jamais avoir soi-même appris à le faire, et de plus, en pensant parfois ne rien connaître à cette discipline complexe qu’est la philosophie ? C’est une des raisons majeures qui explique que des enseignant·es, pourtant curieux·ses de cette pratique et désireux·ses de l’expérimenter dans leur classe, ne sautent pas le pas, n’étant à leurs yeux pas assez légitimes.
Cette carence de légitimité peut s’expliquer par le caractère très « classique » de la philosophie telle qu’elle est enseignée en classe de Terminale. Comme l’explique Hervé Boillot, cette philosophie « classique » repose sur des prérequis très importants (aisance à l’oral, culture générale,…) « faisant la part belle à l’arbitraire et aux inégalités de ressources culturelles formées en dehors de l’école » (Boillot, 2022. Dans Chirouter et al., 2022, p97) basée sur les leçons et les dissertations. La philosophie avec les enfants interroge en ce sens qu’elle peut être pratiquée par des non-philosophes, pour un public très jeune, utilisant différentes pratiques didactiques, tout un questionnement qui ébranle les dogmes liés à l’enseignement traditionnel de la philosophie. Mais, conclut Hervé Boillot, ces nouvelles pratiques « permettent surtout, enfin, de rappeler la philosophie à sa puissance éducative de la pensée, du raisonnement et du jugement, dont il serait dommage de priver les enfants » (Boillot, 2022. Dans Chirouter et al., 2022, p101).
Un accompagnement nécessaire
Une formation théorique et méthodologique apparaît donc comme essentielle, mais, comme l’explique Alexandre Herriger, formateur en philosophie avec les enfants, elle doit être réalisée en parallèle avec une formation pratique sous la forme d’un accompagnement renforcé, accompagnement qui apporte de nombreux bénéfices (Herriger, 2008) :
- faire gagner en assurance dans la préparation et l’animation des séances,
- permettre une meilleure compréhension des paradigmes qui sont en jeu dans la pratique de la philosophie avec les enfants,
- acquérir une plus grande autonomie dans l’animation par le développement d’habiletés et d’attitudes associées à la recherche philosophique.
Alexandre Herringer explique également qu’un accompagnement renforcé permet une implantation plus durable et mieux réussie de la philosophie dans les classes. Il est également très apprécié par les enseignant·es qui en bénéficient car vraiment adapté aux particularités de leurs propres classes. La conclusion de cet article est que « ces accompagnements sont indispensables dans le cadre de la formation des maîtres en philosophie pour les enfants. » (Herriger, 2008, p4).
Le besoin et l’opportunité
Fort de ces constats, il est apparu que les ateliers proposés dans les classes tels qu’ils étaient menées dans la circonscription de Dijon Sud ne permettaient pas à eux seuls un déploiement pérenne de la philosophie. Ils étaient certes une première étape indispensable car ils permettaient aux enseignant·es observateur·trices d’en mesurer les bénéfices, tout en restant en retrait, sans se mettre en « danger », mais le revers de cette sécurité était justement la difficulté de s’autonomiser et de se lancer.
L’idée de construire une formation s’est donc logiquement imposée et il est rapidement apparu qu’elle devait être double : une formation théorique pour lever ce sentiment d’illégitimité mais également un accompagnement de terrain pour une prise en main progressive de la méthodologie d’animation des ateliers.
Ayant obtenu en août 2024 le Diplôme Universitaire « Concevoir et animer des ateliers de philosophie avec les enfants à l’école et dans la cité », à l’Université de Nantes, j’ai pu m’appuyer sur cette reconnaissance universitaire pour légitimer ma proposition de co-porter une nouvelle formation. Cette offre de formation, soutenue par Mme Meunier, Inspectrice de l’Éducation Nationale, a été mise en place à la rentrée scolaire 2024, en co-construction avec Amélie Belot, conseillère pédagogique de la circonscription.
Deux formations, deux parcours, un même objectif : l’autonomie
La formation continue des enseignant·es du premier degré est encadrée au niveau national par le schéma directeur de la formation continue des personnels (2025-2029). (Ministère de l’Éducation Natinoale, 2025) Il est décliné ensuite dans le Programme national de formation (PNF). Concernant les contenus d’enseignement, une grande part est donnée aux apprentissages dits fondamentaux et à la réussite des élèves (écriture, maîtrise de la langue, démarche scientifique, langue vivante…).
Au sein de chaque académie, le schéma directeur de la formation continue des personnels est décliné dans un Plan Académique de Formation (PAF). C’est ensuite à l’échelon départemental puis dans chaque circonscription, que ce plan de formation est concrètement mis en place. Les professeur·es des écoles suivent 18h de formation continue par an, déclinée sous des formes différentes. Pour développer ce projet de formation aux ateliers de philosophie, deux modalités de formation furent exploitées : la formation pédagogique et la constellation.
Ces deux parcours ont des quotités horaires et des modalités d’organisation bien différentes mais permettent de respecter les objectifs initialement fixés à savoir l’apport de contenus théoriques et méthodologiques mais également un accompagnement concret en classe.
Une formation pédagogique
Les formations pédagogiques sont des sessions de formation de 3h à 6h.
Le choix des participants
Notre objectif initial était de permettre aux enseignant·es qui avaient accueillis des ateliers de philosophie dans leur classe depuis 2019 de pouvoir être formé·es pour devenir plus autonomes dans cette pratique. Ainsi, cette formation était destinée à un public dit « désigné » et non à tous les enseignant·es de la circonscription.
Passé ce pré-requis, il paraissait primordial que cette participation se fasse sur la base du volontariat, afin de permettre un investissement plein et entier dans le développement de cette nouvelle pratique si différente des habitudes d’enseignement. Ainsi, après un sondage auprès des collègues, quatorze participant·es ont été identifié·es, issu·es de 8 écoles de la circonscription, de la maternelle au CM2.
L’organisation de cette formation était pensée pour permettre trois heures de formation en présentiel puis un accompagnement progressif en classe.
La formation théorique et méthodologique
Le premier temps de formation a eu lieu en tout début d’année et nous avions pour objectif de :
- présenter les enjeux importants et les principales modalités méthodologiques de la philosophie avec les enfants,
- faire vivre aux enseignant·es eux·elles-mêmes une discussion philosophique,
- constituer une banque de ressources pour outiller les enseignant·es et leur permettre de connaître des supports inducteurs pour démarrer un atelier.
Ce troisième point était particulièrement demandé par les participant·es, car ayant déjà observé des ateliers de philosophie dans leur classe, ils.elles mesuraient l’intérêt de commencer la séance avec un support concret qui à la fois suscite l’attention des élèves mais aussi permet aux enseignant·es d’avoir un média sur lequel s’appuyer sans trop craindre « le vide ». Afin que les participant·es puissent avoir accès à des idées de supports, mais aussi d’ouvrages théoriques ou méthodologiques ainsi que des ressources numériques, un padlet sur la plate-forme La digitale (https://ladigitale.dev/) a été créé. Depuis, il est régulièrement mis à jour et consulté avec intérêt. Il contient également tout les supports de la formation (présentations) et propose des articles de chercheur·euses pour approfondir les connaissances et la culture en philosophie avec les enfants des participant·es.
L’accompagnement en classe
A l’issue de ces trois heures de formation, des séquences de 4 à 5 séances par classe ont été programmées sur toute l’année scolaire afin de permettre à tous·tes d’être accompagné·es dans leurs premières séances en autonomie.
Tous·es n’en étant pas au même niveau de compétence, et pour répondre au mieux à leurs attentes et leurs besoins, nous avons adapté notre proposition d’accompagnement, qui a ainsi pris plusieurs formes :
- dans la majorité des classes, la première séance a été complètement menée par Émilie, et était suivie d’un débriefing pour organiser les séances suivantes,
- parfois, la séance suivante s’est appuyée sur une co-animation de la discussion philosophique,
- la prise de notes au tableau a pu être prise en charge par Émilie, pendant l’animation autonome de la discussion par l’enseignant·e,
- une aide en amont a été proposée pour préparer la séance (notamment pour les supports),
- dans certains cas, la séance a été menée entièrement par l’enseignant·e.
Malgré des craintes préalables sur le fond (illégitimité à pratiquer la philosophie) et sur la forme (être observé·e par une formatrice), cette adaptation au cas par cas et les apports bienveillants de cet accompagnement ont permis une prise en main en douceur, pas à pas, de façon de plus en plus confiante. C’était un objectif fort car, même si tous les doutes n’ont pas été levés, les participant·es ont pu expérimenter le fait que cette pratique dont l’observation leur avait déjà tant apportée était tout à fait à leur portée avec des notions de base et l’envie de continuer à se former.
Limites et perspectives
Une première limite concerne le choix et le nombre de participant·es. Comme expliqué en amont, de nombreuses contraintes s’imposaient dans le choix de la cohorte. Il était difficile à la fois de contenter tous·tes ceux·celles qui souhaitaient participer et à la fois de constituer un groupe suffisamment restreint pour permettre un réel accompagnement en classe. Nous l’avons constaté, notre groupe était finalement trop important (14 personnes). Il sera nécessaire de penser le nombre en amont car l’accompagnement est un objectif fort de cette formation.
La deuxième limite avait été anticipée : le manque de temps de formation théorique. Compte tenu des contraintes horaires intrinsèques de la formation pédagogique, il n’était pas possible d’allonger la durée des trois heures proposées. Toutefois, pour pallier à ce déficit de formation, nous avons proposé :
- une large bibliographie,
- le padlet en ligne, regroupant supports de formation, ouvrages, idées pour l’animation des ateliers,
- la participation volontaire à une deuxième séance, en dehors des 18h de formation obligatoire. Plusieurs participant·es ont répondu positivement.
Enfin, cette formation pédagogique est seulement un premier pas dans la formation en philosophie avec les enfants, qui nécessite un approfondissement à la fois théorique mais également méthodologique, nous y reviendrons en conclusion de cet article.
Une constellation
La « constellation » est une modalité qui permet aux professeur·es des écoles de suivre des formations moins ponctuelles que les formations pédagogiques mais aussi plus proches du terrain : c’est « un nouveau format et une nouvelle démarche de formation continue […], qui intègre une analyse réflexive accompagnée : le travail au sein d’un groupe réduit de six à huit professeurs, animé par un formateur de proximité et installé au plus près des classes. » (Ministère de l’Éducation Nationale de la Jeunesse et des Sports, 2020)
Cette formation en constellation comprend 18 heures de formation hors temps scolaire mais aussi une journée complète sur temps de classe durant laquelle les enseignant·es sont remplacé·es. Dans la circonscription, le choix a été fait par les conseillères pédagogiques de mettre à profit cette journée pour permettre les échanges entre pair·es, l’observation dans d’autres classes et la co-animation.
Notre proposition de formation s’insère dans le « plan français » et s’intitule « Développer le langage oral à travers les ateliers de philosophie ».
Le nombre de participant·es limité pour une meilleure adaptation
L’objectif de la formation en constellation est de permettre à chaque enseignant·e d’être réellement acteur·trice de sa propre formation à la fois dans l’énoncé de ses besoins, dans les échanges entre pair·es et dans l’accompagnement proposé par les formateur·trices. C’est pourquoi le nombre de participant·es doit nécessairement être limité. De plus, chaque enseignant·e doit pouvoir bénéficier d’une constellation tous les trois ans, contrainte que nous avons dû prendre en compte pour la composition du groupe.
Nous avons également posé le même pré-requis que pour la formation pédagogique, à savoir que les participant·es aient déjà assisté dans leur classe à des ateliers de philosophie. De même, cette formation a été proposée uniquement à des enseignant·es volontaires.
A travers ces filtres, restaient encore plus de potentiel·les participant·es que de places, nous avons donc décidé d’une nouvelle condition : la dynamique d’école. Nous avons émis l’hypothèse qu’il serait en effet plus profitable pour les enseignant·es souhaitant se former de pouvoir s’appuyer sur leurs collègues les plus proches. En effet, le travail en équipe est toujours profitable et rassurant que ce soit pour la préparation des séances, pour partager ses questionnements, ses craintes, ses ressentis, mais également dans la construction d’un projet bénéfique au plus grand nombre d’élèves.
C’était également un choix guidé par l’objectif que chacun·e se sente plus en confiance. Comme toute formation, nous savions que les enseignant·es pouvaient être inquiet·es. Accueillir ses pair·es ainsi que des formatrices dans sa classe n’est pas chose anodine et la crainte d’être jugé·e est réelle, bien que pas toujours explicitement exprimée. De plus, présenter une séance de philosophie alors même que le sentiment d’illégitimité est important et que sa pratique est toute récente rajoute à ces craintes.
Notre objectif étant d’investir les enseignant·es dans une démarche de formation active, nous avons donc proposé cette formation à plusieurs collègues issu·es de mêmes écoles.
Un autre enjeu réside dans l’organisation pratique de la constellation. Nous avons souhaité que les séances d’observation croisées puissent se tenir dans chacune des écoles car ces temps de partage vont au-delà de la thématique de formation. L’observation ne se limite pas à la séance en tant que telle mais à l’organisation de la classe, les affichages, les outils utilisés, etc. Ce sont autant de pistes d’échanges entre pair·es qui conduisent à la discussion pédagogique et donc à la formation.
Ainsi, avec ces contraintes à l’esprit, nous avons proposé à huit collègues, issu·es de seulement deux écoles, de participer à cette constellation sur les ateliers de philosophie.
Quatre modules de formation
Douze heures ont été dédiées à la formation théorique et méthodologique, organisées en quatre modules de trois heures, qui se sont tenus en présentiel, en alternance dans les deux écoles des participant·es.
L’objectif de ces modules était à la fois l’apport méthodologique en tant que tel (enjeux de la philosophie avec les enfants, les différentes méthodes d’animation, les habilités de pensées, les supports, la préparation d’une séance, etc.) mais également de mettre en discussion ses questionnements et sa propre pratique.
Nous avons organisé ces modules pour qu’ils se déroulent tout au long de l’année et qu’ils aient lieu avant et après les observations croisées en classe.
Cette organisation était importante pour permettre à la fois la préparation des observations croisées (en module 2) et surtout d’en faire un retour collectif (en module 3).
Les observations croisées
L’organisation de ces temps d’observation est dépendant de deux facteurs :
- la disponibilité des remplaçant·es pour permettre à chaque participant·e de se rendre dans les classes de ses collègues et donc de laisser ses élèves,
- de l’emploi du temps de chaque enseignant·es : sorties prévues, intervenant·es extérieur, décloisonnement, journée de décharge pour les directeur·trices, auquel il faut également ajouter nos emplois du temps respectifs.
Ce sont donc trois journées qui ont été banalisées et nous avons fait en sorte que les enseignant·es d’une école aient l’opportunité de se déplacer dans l’autre école. Nous avons également fait le choix, en concertation avec les participant·es, que les groupes soient constitués selon le niveau des classes de chacun·e. L’idée étant que ces échanges de pratiques soient applicables directement en classe, nous avons constitué des binômes ou trinômes par cycle (un groupe CP/CE1, un groupe CP/CE1/CE2 et un groupe CE2/CM1/CM2).
Les préparations avaient été commencées lors du deuxième module de formation et des ouvrages théoriques ainsi que des supports d’animation avaient été proposées. Dans chacun des trois groupes, les participant·es avaient choisi de réaliser un atelier de philosophie sur le même thème ce qui leur permettait à la fois une préparation commune mais également d’observer une séance sur leur propre thème, mener d’une façon différente ou avec un autre support inducteur.
Pour le jour J, nous avons également proposé une grille comme support d’observation pour guider notamment les échanges qui suivaient les séances. Nous étions également présentes avec une grille plus complète, et assistions au débriefing. Il était important de rappeler en amont que notre présence n’était pas jugeante mais plutôt orientée dans une optique de questionnement des pratiques. Les échanges ont toujours été très bienveillants : chacun étant dans la place de l’autre lors de ces journées d’observations, tous·tes ont été très empathiques.
Les séances proposées présentaient des similitudes :
- toutes ont été menées en CRP (ou méthodologie s’en approchant) avec différentes modalités et temporalités,
- des supports variés avaient été présentés en début de séance ou en amont, avec seulement un rappel lors de l’atelier,
- un travail de groupe a été proposé aux élèves,
- toutes contenaient une discussion (plus ou moins longue, avec ou sans bâton de parole),
- un temps de synthèse clôturait la séance (avec parfois une possibilité offerte aux élèves de poursuivre la discussion dans un deuxième temps).
Les échanges qui ont suivis ont tous été d’une grande qualité avec des points communs assez notables : les participant·es étaient assez critiques envers leur propre séance mais toujours positif·ves sur les séances de leurs collègues. Les auto-critiques portaient principalement sur la gestion du temps, sur leur préparation qui ne leur apparaissait pas assez aboutie, sur la façon dont ils·elles auraient pu d’avantage tirer parti du support inducteur, sur leur façon d’aider les élèves à pousser plus loin leurs réflexions, etc.
Ce qui ressort des échanges entre pair·es, en dehors de quelques conseils didactiques, est la confiance qu’ils apportent. La particularité de la pratique de la philosophie avec les enfants par des « non-philosophes » est telle que cette prise de conscience qu’ils·elles en sont tout à fait capables avec une formation, une préparation et de la pratique, est essentielle. Et c’est par les échanges critiques et bienveillants entre pair·es que cette confiance se construit et permet ensuite une prise en main en complète autonomie des séances suivantes.
Limites de la constellation et bilan final
Bien que la formation théorique tienne une place importante dans cette formation, le temps dédié n’est de fait pas suffisant pour couvrir un champ aussi vaste qu’est la philosophie. Rappelons que l’objectif n’est pas de former des expert·es mais de donner les bases qui permettront, pour ceux·celles qui le souhaitent, de continuer à se former par eux·elles-même ou avec les formations qui existent et se développent en France et ailleurs. Une large bibliographie est proposée dans le padlet qui accompagne la formation et nous restons disponibles pour répondre aux questions et orienter les participant·es qui en font la demande.
Le temps d’observations croisées reste quant à lui un moment très limité dans le temps et ne prétend pas répondre à l’ensemble des besoins en termes d’accompagnement des participant·es. C’est d’ailleurs une demande souvent émise : de pouvoir prolonger ce temps en classe, entre observation et pratique.
A la fin de l’année, a été proposé par l’équipe de la circonscription de Dijon Sud, un dernier temps d’échange de trois heures regroupant l’ensemble des enseignant·es qui avaient suivi une des huit constellations proposées au cours de l’année scolaire, dont la notre. Chaque groupe a pris la parole pour expliquer le contenu de sa formation mais également comment il l’a reçue, ses ressentis, ses craintes, les bénéfices qu’il·elle en retire, les perspectives pour les années futures. Les participant·es ont pu partager des retours très positifs sur la mise en place de la philosophie dans les classes et notamment sur les changements profonds de leur propre posture et de leurs regards sur leurs élèves. Les enseignant·es ayant suivi d’autres constellations se sont également montré·es très intéressé·es à travers de nombreuses questions, certaines souhaitant déjà se positionner pour suivre une formation à la philosophie l’année suivante, ce qui nous incite à penser que nous répondons à une demande réelle.
Formation d’une année, et ensuite ?
Cette première année de déploiement de formation en philosophie avec les enfants, au sein même d’une circonscription de l’Éducation Nationale, a conforté notre hypothèse du réel intérêt et d’un besoin de formation de la part des professeur·es des écoles qui ont participé. Mais c’était un premier pas, une première étape dans un processus d’appropriation qui se joue sur un temps nécessairement plus long.
De même, ces deux parcours de formation bien qu’ayant montré leur intérêt, ont également montré certaines limites que nous avons prises en compte pour l’organisation de la formation en année 2.
Année 2 (2025/2026)
Pour la formation pédagogique, il est apparu essentiel de permettre à tous·tes les participant·es d’être accompagné·es dans leur classe. Nous avons donc fait le choix de diminuer la taille du groupe à onze participant·es. De plus, suite aux demandes de participation après à la présentation de la constellation, nous avons ouvert la formation à des professeur·es des écoles qui n’ont pas de classe dédiée : une enseignante en service partagée, une enseignante en RASED[2] et deux enseignant·es remplaçant·es. Nous avons donc dû nous adapter à leurs organisations professionnelles pour les accompagner. Nous avons aussi transposé notre démarche de formation en modalité hybride, avec 3 visios d’une heure au lieu d’une demi journée en présentiel. L’impact de cette nouvelle forme de travail reste à évaluer. La dynamique d’équipes de mêmes écoles a été conservée pour rendre possible cet accompagnement. Ainsi, chacun a pu bénéficier de 3 séances en classes, avec une prise en main progressive des séances selon leurs besoins.
Enfin, pour les participant·es de notre année 1, nous avons proposé à ceux·celles pour qui c’était possible (contraintes organisationnelles) et qui le souhaitaient, d’intégrer la constellation de l’année 2. Ainsi, quatre enseignantes ont fait ce choix d’approfondir leur formation en bénéficiant des modules méthodologiques et des observations croisées.
Pour les enseignant·es ayant suivi la constellation, il était important de leur permettre de continuer leurs réflexions et leurs pratiques en classe avec notre accompagnement. Ceci a été rendu possible pour deux d’entre eux·elles : il leur a été proposé de dédier une quotité de six heures de leur plan de formation à cette « suite de formation », qui s’est tenue sous la forme de trois réunions :
- en tout début d’année pour mettre en route leur projet sur l’année
- en milieu d’année pour faire un point d’étape et échanger sur les pratiques suites à la mise en place des ateliers
- en fin d’année pour faire un bilan final de l’intégration de la philosophie dans les classes. Pour ce dernier temps, nous leur avons proposé d’intégrer le dernier module de la nouvelle constellation, avec un double objectif : bénéficier d’un nouveau temps de formation théorique et pouvoir échanger et partager leur expérience avec les participant·es de cette année.
Cette expérimentation au sein de la circonscription de Dijon Sud nous incite à continuer de proposer ces formations. Elle semble montrer que la pratique de la philosophie, bien que non explicitement dans les programmes, a toute sa place dans les formations proposées pour le développement du langage oral (prise de parole en public, exprimer sa pensée, argumenter) mais les retours des participant.es vont au-delà et font ressortir l’intérêt de cette pratique dans l’apaisement du climat de classe, par le développement de l’écoute, la tolérance de la parole de l’autre et le respect de ses idées. Ainsi, nous avons fait évoluer le nom de nos formations qui s’intitulent pour cette deuxième année : « Développer le langage oral et améliorer le climat de classe à travers les ateliers de philosophie ».
- Blond-Rzewuski, O et al. (Ed.) (2018). Pourquoi et comment philosopher avec enfants ? Hatier
- Nelly Rizzo et al. (2023). Enseigner l’oral, c’est à dire. Fenêtre sur Cours, 487. 13-19
- Chirouter, E. (2022) La philosophie avec les enfants, un paradigme pour l’émancipation, la reconnaissance et la résonance. Raison publique
- Herriger, A. (2008) L’importance de l’accompagnement en classe dans la formation des maîtres en philosophie pour les enfants. Diotime n°37
- Ministère de l’Éducation Nationale. (2025, 19 juin). Circulaire MENH2516757C du 16-6-2025 - Bulletin officiel n° 25 du 19 juin 2025. https://www.education.gouv.fr/bo/2025/Hebdo25/MENH2516757C
- https://ladigitale.dev/
- Ministère de l’écudcation Nationale et de la jeunesse. (2020) Guide pour le Plan français à destination des pilotes et référents en académie.



