Revue

Quelle philosophie en Hôpital de jour ?

Introduction. Le dispositif institutionnel

L’Hôpital de jour où je travaille accueille des adolescents, des jeunes adultes, de 14 ans jusqu’à 20 ans, parfois 25 ans. Ils sont accueillis dans trois groupes distincts, en fonctions de différents critères.

Le premier de ces critères est psychopathologique : dans le premier groupe, les adolescents ont des difficultés psychiques depuis l’enfance. Ils ont été diagnostiqués « psychotiques » ou « autistes » lorsqu’ils avaient 6 ou 7 ans. Ils n’ont pas pu suivre une scolarité ordinaire. Ce groupe accueille 25 adolescents environ. Pour une moitié, ils ont été déscolarisés dès l’école élémentaire. Pour l’autre moitié, avec des systèmes d’aides à la scolarité, ils sont (ou ont été) scolarisés à temps partiels.

Dans le second groupe, constitué également d’environs 25 adolescents, ils ont été scolarisés jusqu’au collège, ne manifestant parfois que peu de troubles, mais leur situation psychique s’est brusquement détériorée, et ils ont été alors reçu à l’Hôpital de jour. Parfois, pour eux aussi, une scolarité à temps partiel au collège ou au lycée est encore possible.

Le troisième groupe de l’Hôpital de jour est constitué de ceux qui vont quitter l’Hôpital de jour, comme un sas vers une autre institution ou vers un projet professionnel.

Les deux premiers groupes sont accueillis du matin jusqu’à la fin de l’après-midi. Des ateliers, des activités, de la pédagogie, leur sont proposés. Chaque soignant peut développer un atelier, une activité, en accord avec le reste de l’équipe. Cette équipe, dont je fais partie, est pluridisciplinaire (psychopédagogues, psychologues, éducateurs, psychiatres, psychomotricienne, assistante sociale, etc.).

Un premier « atelier philo »

En tant que philosophe, à mon arrivée à l’Hôpital de jour, j’ai souhaité constituer un groupe autour de la philosophie, avec un autre collègue, M. Bernard Garcia, lui aussi philosophe.

Nous avons alors imaginé un groupe ouvert (c’est-à-dire que tous les adolescents qui le souhaitaient pourraient y participer), qui aurait lieu dans une salle attribuée, chaque semaine, durant 1h30.

Dans cet Hôpital de jour, historiquement, nous travaillons autour/à partir de médiations, dans une lecture psychanalytique, sur un principe de thérapie institutionnelle. Une « médiation », c’est la construction d’un objet dit « intermédiaire » entre deux sujets, qui vient prendre la place centrale dans la relation. C’est une différence importante avec un travail d’entretiens psychologiques où la parole seule occupe cette place. Dans les médiations, un objet, matériel ou immatériel, est désigné comme support de la relation.

Dans l’atelier philo, ce souhait de médiation a pris la forme de cartes, au format A5, sur lesquelles étaient inscrits des mots, des concepts philosophiques (Liberté ; Choix ; Autrui ; Conflit ; Amour, etc.), bref des notions d’une part assez classiques dans l’apprentissage de la philosophie, et d’autre part, pouvant faire écho aux problématiques personnelles des adolescents.

Chaque adolescent devait choisir, en début de séance, une carte/mot, et développer à la fois le sens de ce mot et sa signification pour lui-même. Les autres adolescents pouvant intervenir et, idéalement, dialoguer ensemble.

Moi et mon collègue intervenions pour interroger des zones non abordées des concepts, les mettre en relief, associer à un champ culturel, parfois un philosophe, etc.

Cet atelier a duré 2 ans.

Assez vite nous nous sommes rendus compte que ne venaient à cet atelier que les adolescents du second groupe, ceux qui avaient eu la scolarité la plus longue, et en aucun cas les adolescents du premier groupe, ceux qui étaient le plus en difficulté sur le plan psychique.

Le travail que nous avons fait durant ces 2 années était un travail, semble-t-il, de conceptualisation, c’est-à-dire de mise en mots/balisage d’un champ sémantique, et la recherche de liens, des passerelles, entre les concepts.

Pour certains adolescents, se fut un travail utile, une autorisation à penser et à se risquer au dialogue.

L’un d’entre eux, participant souvent, bien après sa sortie de l’Hôpital de jour, est même venu, un jour qu’il nous rendait visite comme certains le font parfois, me demander si je pouvais lui prêter les cartes avec les mots que nous avions utilisées, lui-même souhaitant s’en servir pour « pratiquer » la philosophie avec des amis. Je lui ai volontiers prêtées. À ce jour, il ne me les a toujours pas rendus !

Ce premier atelier philo s’est arrêté avec le départ de mon collègue à la retraite.

J’aurai pu continuer ainsi, mais j’avais en tête la difficulté, pour les adolescents de l’autre groupe, à venir participer et je souhaitais travailler avec eux.

Un groupe « Origine »

En réfléchissant avec l’équipe et avec une collègue psychologue en particulier, Mme Flora Saigot, l’idée d’un nouvel atelier philo a pris forme, autour cette fois d’un seul mot, d’un seul thème, sur lequel les adolescents du premier groupe auraient à venir converger. Ce thème, c’est celui de l’origine.

Pourquoi ce thème ?

D’abord pour ses échos psychopathologiques. Les adolescents de ce groupe rencontrent en effet des difficultés majeures à s’envisager comme participant symboliquement d’une filiation. L’antériorité, ce qu’il y avait avant eux, reste non pas un impensé mais un impensable. Les choses sont là, éternelles, immuables. Le mouvement de la pensée qui s’appuie sur l’imagination d’un « avant » est empêché radicalement.

Cette absence de mouvement psychique parle aussi de l’absence récurrente d’un espace pour penser. Cet espace n’étant pas constitué, le langage bute sur la dimension métaphorique et équivoque qui lui est propre. Il reste en-deçà. Le langage ne se secondarise pas. Il reste dans un traitement primaire des choses, des objets du monde.

Or le thème de l’origine permet, par sa polysémie, de multiples abords. Tout (ou presque) ayant une origine (les objets, la Terre, nous-mêmes, etc.), il est possible pour chaque adolescent de l’aborder à sa convenance, depuis l’endroit où il pense.

L’autre aspect qui nous a fait privilégier ce thème, c’est qu’un des adolescents évoquait sans cesse le thème de la préhistoire. Autour de lui et de sa question nous avons initié un groupe de 4 adolescents, groupe fermé cette fois-ci (c’est-à-dire où seuls ces 4 adolescents, tous membres du premier groupe, participeraient chaque semaine à l’atelier. Le choix des 3 autres adolescents ayant été effectué en équipe). Nous apportions autour de ce thème de la préhistoire des documents culturels (films, images, textes, etc.) : toute proposition étant relayée par nous avec ce nourrissage culturel.

Ce travail d’enrichissement des représentations, et les dialogues autour du sens de certaines situations, mots, ont permis au bout de quelques semaines que cet adolescent intéressé par la préhistoire puisse développer spontanément, écrire, dessiner, sa propre cosmogonie. Une cosmogonie qui laissait transparaître son parcours de vie ainsi que celui de ses parents et de ses aïeux, fantasmés ou non, évoquant une naissance du monde faisant écho à la propre naissance de sa subjectivité et de thématiques qui semblaient proches culturellement de ses origines haïtiennes. Son investissement de la sphère psychique marquait un écart avec son comportement jusque-là teinté de violence et d’agitations. Ce passage par des relations secondarisées à ses pairs et aux adultes, s’il n’a pas empêché d’autres épisodes violents, a semblé indiquer, par ce travail, une possible ouverture de sa pensée.

Ainsi, au fil des différents groupes fermés qui se sont succédés, nous avons pu distinguer à plusieurs reprise la constitution de ce territoire personnel, ce que j’appellerai une « Question », toujours récurrente, redondante, différente chez chaque adolescent, mais finalement incarnation de leur subjectivité en construction.

Cette Question, si elle débute sur un thème culturel (ici la cosmogonie, ici la vie intra-utérine, ailleurs la généalogie, ou l’origine des prénoms) va se colorer peu à peu des thématiques intimes de chaque adolescent. Il ne s’agit pas pour nous de répondre à ces Questions, dans l’illusion qu’y répondre solutionnerait une bonne fois pour toute je ne sais quel « mystère » de chacun, sorte d’événement traumatique causal, mais plutôt de soutenir la mise en mots de cette Question, sa nature protéiforme. C’est cette nature protéiforme qui sert finalement de prototype, pour ces adolescents, à toute conceptualisation future, à toute mise en mouvement de la dimension métaphorique du langage.

Métaphore et concept.

Si nous nous accordons sur le fait que tout langage est métaphorique, nous pouvons circonscrire l’espace propre à la pensée au jeu de la métaphore.

Or, comment générer un tel jeu, produire, construire cet espace, là où la métaphore est absente ou lacunaire ? Réfléchir aux Questions produites par l’origine, c’est ouvrir une narration, une temporalité. C’est pouvoir se positionner en tant que « je » dans ce mouvement narratif. Sans ce mouvement, le champ de la parole est souvent dominé par l’angoisse de mort.

Sans métaphore, le langage reste une tautologie, un « c’est comme ça » qui adhère à la réalité concrète. Aucun mouvement de représentation, de retour sur la chose n’est possible. Il faut, pour ces adolescents, se satisfaire de l’évidence.

Face à la nature protéiforme de l’origine, ils commencent par s’étonner de l’illimité du champ des possibles. « On peut parler de tout » dira l’un d’eux à ses parents en consultation à propos du groupe Origine.

Ils peuvent aussi s’étonner de la démarche tâtonnante des adultes, de leur ignorance parfois.

La connaissance peut se partager. Un accès à un savoir est possible.

A cet appât vivant, quelque chose mord, à travers l’adolescent, qui vient indiquer, pour lui-même, une position de savoir.

C’est une surprise. Une surprise que l’on joue et rejoue à travers la répétition de la Question de chacun. Car quel que soit ce qui est avancé durant le groupe Origine, si un adolescent accède à sa Question, il la répètera, à l’identique (ou selon d’infimes modifications à entendre), d’une séance à l’autre, jusqu’à la fin de sa participation (ma collègue et moi-même travaillons dans d’autres espaces que celui-ci avec ces mêmes jeunes, et alors nous pourrons relier certains changements, certaines évolutions, à l’élaboration de leur Question).

Parfois, et c’est là l’effet de groupe (un effet puissant dans un groupe fermé qui travaille les dimensions d’enveloppe psychique et d’idéalisation du groupe), certains adolescents tenteront de venir répondre à la Question insistante d’un autre.

Ainsi, tel jeune s’étonnant encore une fois qu’il n’y ait que 11 mois d’écart entre sa date de naissance et celle de son frère, interrogeant sans pouvoir le mettre en mots le désir de ses parents, se verra interpelé par une autre adolescente du groupe, elle-même questionnant sans fin la possibilité pour une mère de détester son enfant, qui lui dira sans détour : « tu n’étais donc pas un enfant désiré », expression aigüe de la vérité de l’adolescent, réponse s’il en est à sa Question, preuve qu’il fut probablement le fruit d’un accident, cette adolescente questionnant en même temps pour elle-même sa propre histoire de fœtus passé entre les mailles des filets d’I.V.G. nombreuses, sans que pourtant ne cesse, la fois suivante, pour l’un comme pour l’autre, le plaisir de répéter encore ces mêmes questions.

La frustration (pour nous soignants peut-être seulement ?) du désaveu de toute réponse ne doit pas nous faire oublier la valeur de ce penser/panser.

Le sujet (au sens psychanalytique) qui s’accouche dans ce questionnement pourra se penser/panser autrement dans les autres espaces et relations possibles à l’Hôpital de jour.

Qu’est-ce que c’est, une Question ?

La Question fonctionne comme une première unité langagière de sens doué de métaphore.

Il s’agit d’amener le langage (chaque adolescent de l’Hôpital de jour à finalement son langage, ce qui interroge la notion même de communication) vers une loi commune, vers une représentation du monde qui soit parlante, qui fasse parler l’adolescent. Lui fasse élaborer une pensée questionnante.

Ainsi un jeune adolescent d’origine vietnamienne, plutôt sur un versant autistique, 14 ans lorsqu’il arrive à l’Hôpital de jour, ne peut manier le « je » : le « tu » et le « je » sont mélangés. Il a une propension à l’accumulation de connaissances autour de la géographie. Il connait des listes. Il demande, sans demander (c’est-à-dire qu’il pose des questions qui n’en sont pas, autour de la présence de telle chose dans tel pays (« il y a-t-il des voitures en Australie » par exemple) sans rien attendre de l’interlocuteur qu’il interroge, puisqu’il ne s’agit pas là, en propre, d’un « autre »). Le seul pays duquel il ne demande rien, et qu’il nous interdit même d’aborder, c’est le Vietnam, le pays dont ses 2 parents sont originaires.

L’équipe nous propose de l’intégrer au groupe Origine, et durant les premières semaines, il ne pourra pas interroger d’emblée sa Question originaire. Puis, après plusieurs mois, à la proposition d’un autre membre du groupe de dessiner l’arbre généalogique de chacun, à notre surprise, il s’en emparera, demandant une grande feuille blanche où il placera au milieu une case dans laquelle il écrira son prénom, cherchant à relier à partir de lui les liens de sa généalogie, n’y parvenant pas aussitôt, poursuivant ce travail chez lui, avec ses parents, interrogeant également se grands-parents, etc.

Le Vietnam est aujourd’hui un sujet abordable avec lui, il accepte d’en parler la langue devant nous, même s’il colle encore à l’interdit parental d’envisager y voyager.

Conclusion

Comment déceler, dans ce travail sur le langage, à partir de médiations, la trace d’un cheminement proprement philosophique ?

Il ne s’agit pas de « faire » de la philosophie dans ce groupe Origine au sens d’une « fabrication » - qu’est-ce que ça pourrait bien fabriquer, un philosophe, dans un tel groupe, quel objet ça construirait, sinon une chose qui serait toujours en amont, en amont du concept, comme une condition de possibilité de toute concept ? Il s’agit davantage de déployer une philosophie qui viendrait s’étonner du langage, du caractère insaisissable du sens, qui ne craindrait pas la trivialité, le commun, et qui privilégierait la rencontre, et croirait, en définitive, à la dimension curative de certains mots, de certaines idées.

« Si l’on n’attend pas l’inattendu, on ne le trouvera pas, car il est difficile à trouver » (Héraclite)

Stéphane Sanchez (Liège, novembre 2021)

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