Revue

L'enseignement de la philosophie atteint-il ses objectifs ?

Il s'agit d'une étude réalisée auprès d'élèves de Terminale L, S, SES, dans trois classes du lycée Saint-Léon à Nancy. Ils sont significatifs, même si on ne peut les généraliser vu l'étendue de l'échantillon.

À la moitié du XIXe siècle, la philosophie jouait le rôle de couronnement des études secondaires. Réservées aux jeunes gens de la classe bourgeoise, ces études excluent les filles et les enfants issus de milieu populaire. Dans cet état d'esprit élitiste, l'enseignement de la philosophie ne se dispensait qu'en classe de Terminale (cf les recherches de Bruno Poucet sur l'histoire de l'enseignement philosophique français). Aujourd'hui, on peut s'étonner de voir que cet enseignement reste marginal car il ne se déroule que la dernière année avant le baccalauréat, surtout dans les classes littéraires chez qui la philosophie est la matière dominante avec le plus fort coefficient. On peut aussi se demander pourquoi la philosophie est une discipline en crise, où l'on obtient une mauvaise note, question que se sont posés Luc Ferry et Alain Renaut dans Philosopher à 18 ans, où l'on apprend que 70 % des élèves obtiennent une moyenne inférieure à 10/20 au baccalauréat.

Il faut dire que, comme le souligne Bernard Defrance, les lycéens doivent savoir lire des textes, les comprendre, analyser des notions, suivre les cours du professeur, et produire eux-mêmes une réflexion philosophique via la dissertation, et tout cela la même année, comme si, après soixante heures d'enseignement musical, on ne se contentait pas d'exiger quelques notes de solfège, de pratique instrumentale ou vocale et d'histoire de la musique, mais également la composition d'un morceau de musique original, de surcroît à l'examen. Ce qui est démesuré, c'est de prétendre atteindre ce résultat en une seule année, même dans les séries où elle prédomine.

Durant ma maîtrise de Sciences de l'Education à l'Université Nancy 2, j'ai réalisé une étude dont le but est de savoir si l'enseignement de la philosophie atteint ses objectifs fondamentaux, qui sont, d'après le B.O, Luc Ferry et Alain Renaut :

- penser par soi-même ;

- aller à l'encontre des idées toutes faites ;

- acquérir une certaine rigueur et une certaine distanciation intellectuelle, ainsi qu'un esprit critique par rapport aux opinions, à commencer par les siennes ;

- éclairer et former le futur citoyen ;

- aller au-delà du prêt à penser ("Moi, personnellement, je pense qu'on n'arrête pas le progrès") ;

- prendre de la distance dans une société qui encourage les tendances de chacun à l'individualisme narcissique ;

- permettre à chaque élève d'accéder à l'exercice autonome de sa réflexion ;

- acquérir les moyens de s'interroger sur le sens et sur les principes de l'existence individuelle et collective ;

- acquérir le courage de se servir de son propre entendement (Kant).

L'ENQUÊTE

J'ai alors mené une enquête dans un lycée nancéien, incluant deux questionnaires et un entretien auprès de trente et un élèves de Terminale Scientifique, Sciences Economiques et Sociales, et Littéraire, qui sont les trois séries d'enseignement général...

Mes hypothèses étaient les suivantes :

- avant d'arriver en première, les élèves ont une mauvaise image de la philosophie, qu'ils considèrent comme une discipline marginale ;

- les élèves de Terminale réclament un enseignement de la philosophie dès la Première ;

- ils rencontrent un problème de langage ;

- la philosophie à l'école ne fait pas le lien avec l'actualité, alors que c'est un de ses objectifs ;

- les élèves ne donnent pas vraiment leur opinion philosophique.

J'ai posé aux lycéens un questionnaire composé de questions ouvertes, fermées, et à choix de réponses multiples.

Il en résulte qu'avant d'entrer en Terminale, les lycéens ont des préjugés négatifs sur la philosophie, occasionnés par les dires de leurs aînés ; parmi ceux qui manifestent des représentations a priori (vingt et un élèves sur trente et un), les deux tiers ont une opinion négative.

Majoritairement, les élèves ne trouvent pas l'évaluation objective (dix-sept élèves sur trente et un), ce qui leur donne plus envie de travailler d'autres matières où le nombre de points obtenus dans la note moyenne est proportionnel aux efforts fournis.

Les trois quarts des élèves trouvent complètement anormal de ne pas avoir un enseignement avant la terminale.

Vingt-trois élèves sur trente et un ont répondu positivement, et même avec beaucoup d'ardeur : parfois, la proposition d'enseigner la philosophie plus tôt était faite avant même que la question ne soit posée.

Les difficultés les plus rencontrées sont liées au langage et au vocabulaire philosophique : seize élèves sur trente et un, soit un peu plus de la moitié, rencontrent des problèmes de langage tant de compréhension que d'expression. Il a été dit qu'il serait souhaitable d'apprendre le vocabulaire avant d'apprendre à philosopher.

Les deux tiers des élèves (dix-sept sur trente et un) ne font pas le lien entre la philosophie et l'actualité, ce qui enferme la philosophie dans un monde à part, et au lieu d'être vivante, elle fait figure de langue morte.

Il ressort de mon étude que les élèves jugent la matière par le seul enseignant qu'ils connaissent, et que l'apprentissage de l'histoire de la philosophie est un obstacle, plutôt qu'un ciel des idées dans lequel on peut piocher au moment d'argumenter.

Il en ressort surtout que les élèves confondent presque tous " donner son opinion " et " poser un problème philosophique ". Ils croient que le professeur va les évaluer en fonction de leurs opinions, alors que ce n'est pas du tout son propos. L'enseignant ne note pas la valeur des opinions, mais la pertinence philosophique du devoir. Ce qui est évalué, c'est la qualité de la portée philosophique des productions d'élèves. Le but d'un devoir de philosophie n'est certes pas de demander aux élèves de clamer leurs opinions sans les justifier, mais d'être capable d'émettre un raisonnement argumenté et intelligible avec des jugements critiques.

Incontestablement, dans l'état actuel des choses, la philosophie ne peut pas parvenir à atteindre ses objectifs.

QUELLES SOLUTIONS ?

Le débat politique sur l'enseignement de la philosophie représente la "patate chaude" du Ministère de l'Éducation Nationale. Le philosophe Luc Ferry, ministre de l'éducation nationale depuis 2002, s'est occupé de changer les programmes. Devant délibérer entre le programme d'Alain Renaut et celui de Fichant, il a opté pour la voie médiane, donnant toutefois la préférence à Alain Renaut. Mais Luc Ferry a seulement réglé le conflit, sans régler les problèmes de fond1.

Il serait intéressant d'apprendre à philosopher à petits pas. Un enseignement avant la terminale avec des contenus adaptés et une progression serait salutaire. Aussi, comme le souligne Michel Tozzi, la philosophie a besoin d'outils d'éveil, elle est problématisante, conceptuelle et argumentative, elle n'est pas naturelle et doit être apprise ; alors, n'ayons pas peur d'utiliser les TICE, Technologies d'Information et Communication pour l'Enseignement, grâce auxquelles on pourrait rendre la philosophie plus accessible et diversifier les méthodes d'apprentissage.


(1) La situation a évolué depuis, puisqu'un nouveau programme a été adopté pour la rentrée 2003

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