Revue

Une animation formative aux compétences de la discussion à visée philosophique (DVP) via internet (à distance et asynchrone) : intérêt et limites

I) Le cadre de l'expérimentation

Le comité scientifique "Graines de philo" des Francas a souhaité profiter de la situation de confinement pour proposer trois ateliers de DVP (animés par Michel Tozzi, François Galichet et Claude Escot), à distance (via Facebook) et asynchrone (intervention par écrit, quand chacun le souhaite, dans un laps de temps donné). Je propose ici l'analyse de mon atelier.

II) Objectif et public

Ces ateliers ont été ouverts aux personnes "amies" de la page Facebook "Festival Graines de philo" des Francas. Il s'agissait donc d'un public hétérogène, francophone, mais pas forcément français, certains ayant pratiqué la DVP ou ayant déjà été formés, d'autres juste intéressés par cette pratique, et ne se connaissant pas. J'ai choisi de mener l'atelier de façon didactique, de la même façon que nous procédons avec des groupes d'enfants ou d'adolescents, en mettant l'accent sur les "habiletés de pensée" mises en oeuvre, pour les conscientiser.

Les attendus (explicites) étaient de voir comment cette animation formative pouvait fonctionner à distance, et les différences induites par rapport à une animation en présence.

III) Le fonctionnement

D'abord, chacun a été amené à se présenter succinctement et à dire aux autres pourquoi il s'était inscrit dans cet atelier.

Nous sommes partis d'un petit dilemme moral, imaginé pour la circonstance, posant la question du changement. Une personne, installée dans la vie (mariée, père de deux ados), mais mal dans son métier de directeur comptable, se voit proposer une opportunité de vivre sa passion (l'étude des orchidées) à l'autre bout du monde, mais sur un poste incertain. Ira-t-il ? N'ira-t-il pas ?

La question posée aux participants était : et vous, que feriez-vous ? et surtout, pourquoi ?

Ce premier temps est explicité aux participants comme la nécessité de prendre position, d'abord, pour pouvoir interroger sa position avec l'aide des autres (Temps de réaction : 4 jours).

Ensuite, à partir des "pourquoi ?" des uns et des autres, chacun a été encouragé à transformer ces affirmations en questions philosophiques, soit à partir de ce qu'il avait dit, soit à partir des affirmations des autres. Un petit exemple de transformation pour faciliter la compréhension du travail, à partir d'une affirmation d'un membre : "Je pense que cette décision n'appartiendrait pas qu'à moi". Question : "Les décisions qu'on prend sont-elles toujours des décisions collectives ? Existe-t-il des décisions uniquement individuelles ?" (Temps : 5 jours).

Nous avons ainsi recueilli une trentaine de questions philosophiques, regroupées en cinq axes de réflexion possibles (chaque axe comprenant cinq à dix questions différentes), concernant un travail sur le concept de changement :

  • Axe 1 : le changement est tributaire du poids de l'environnement, du rapport de soi aux autres. Il peut être subi ou choisi, être considéré comme égoïste ou altruiste.
  • Axe 2 : Le changement dépend du regard qu'on porte sur son identité, sa vie, son bonheur.
  • Axe 3 : Le changement est dépendant de ses habitudes, son rapport à l'ordre et à la discipline, et des schémas neuronaux qu'on s'est construit.
  • Axe 4 : Les choix sont liés à des désirs, porteurs de regrets, de remords, entre le rationnel et l'irrationnel.
  • Axe 5 : Changer, c'est accepter l'incertitude, le danger, le tragique, alors qu'on est toujours seul face à ces choix.

Chaque temps - et ceci est valable pour les autres temps que je vais décrire - était assorti d'un discours explicite sur l'habileté travaillée, afin de permettre à tous d'analyser ensuite si elle a bien fonctionné. Pour ce temps, le discours a porté sur la capacité à transformer des affirmations en questions (Problématiser).

Le temps suivant a demandé à chacun de choisir une question qui l'intéresse fortement et de commencer à argumenter un point de vue sur cette question. Nous avons ainsi ouvert cinq fils de discussion, autour de cinq questions différentes. Chacun pouvant ensuite réagir aux arguments proposés, dans les différents fils, en s'interrogeant, donnant d'autres arguments, contestant, questionnant, analysant les conséquences... Le discours ici portait sur deux éléments : considérer son argumentation comme une hypothèse de recherche proposée à tous ("communauté de recherche") et comme une argumentation questionnante (en argumentant, c'est autant moi que les autres que j'interroge), avec des outils pour le faire (liste de questions possibles). Temps : 10 jours.

Les questions débattues ont aussi permis de clarifier le concept de "changement". Habileté de pensée là aussi explicitée (ce que veut dire "conceptualiser"), et reliée à la situation de confinement et au discours "plus rien ne sera comme avant".

Enfin, le dernier temps a été consacré à l'analyse collective des échanges. Nous avons repris les "habiletés de pensée l'une après l'autre : prendre position ; problématiser ; argumentation questionnante ; conceptualiser ; interpréter.

Chaque "habileté" a été précisée par l'animateur dans un petit texte didactique, ensuite chacun a été amené à s'interroger sur sa capacité à la mettre en oeuvre - ou aux difficultés rencontrées, à partir de quelques questions. Enfin, un bilan du fonctionnement de l'atelier a été partagé.

(Note : pour ceux qui seraient intéressés par le détail du fonctionnement de l'atelier et les descriptifs des habiletés de pensée travaillées, envoyez-moi un message (claude.escot@francas-alsace.eu) et je vous transmettrai la totalité des échanges).

IV) Analyse

Le fonctionnement a fait apparaître quelques grands éléments.

- Sur la forme, l'outil Facebook s'est révélé complexe pour suivre les différents fils de discussion. A la fin, tout se mélangeait. Peut-être aurait-il fallu restreindre à un seul fil ? Ou utiliser un autre outil ?

- Sur le fond, mobiliser pendant presque deux mois un groupe d'une douzaine de personnes qui ne se connaissaient pas n'a pas été simple. Il a manqué le côté humain de la rencontre. En présence, ce côté chaleureux se traduit par des attitudes, des regards, des gestes qui soutiennent le partage. Même avec des gens fortement intéressés (qui ont fait la démarche de s'inscrire à l'atelier), l'élément humain a manqué. Ceci met en évidence l'importance de la rencontre physique. Est-ce qu'un premier atelier en visio, tous ensemble, aurait amélioré la situation ? La question se pose. En revanche, ce mode de fonctionnement, pour un groupe déjà constitué et se connaissant, permet d'aller plus loin.

- Le fait d'avoir du temps pour réagir, et l'obligation de le faire par écrit a été très bénéfique sur la profondeur de la réflexion. Elle a permis à tous (animateur compris) de pouvoir aussi renvoyer des questions à chacun, sans se perdre dans la multiplicité des échanges oraux. L'existence d'une mémoire écrite, de fait, est aussi très facilitante.

- Les descriptions explicatives des habiletés de pensée ont été appréciées par les participants. Mais le choix d'être didactique a peut-être laissé en route les participants qui n'étaient pas animateurs de DVP, mais juste intéressés par la réflexion philosophique en général. C'est peut-être la raison pour laquelle le groupe s'est étiolé au fur et à mesure de l'expérience.

V) Conclusion

L'expérience montre son intérêt pour un groupe constitué, qui se connait, et qui veut aller plus loin dans sa réflexion formative. C'est un mode de formation continue à distance intéressant pour approfondir les "habiletés de pensée" et sa capacité à les manier.

Télécharger l'article