Revue

La discussion à visée philosophique dans la médiation culturelle

Introduction

Depuis les années 90, avec ce que le Magazine Littéraire a appelé en 1996, "le retour de la philosophie", est apparu le désir, chez les acteurs de la médiation culturelle, d'une introduction de la discussion à visée philosophique dans le champ institutionnel de la culture.

Si mes activités de dramaturge m'ont dès 1985 conduite à adapter la philosophie au théâtre, notamment avec Au bout de la plage...le Banquet, à la Compagnie dramatique d'Aquitaine1, le souci de ce que l'on nommait à cette époque des animations artistiques ou culturelles s'est développé ultérieurement. Lors de ma seconde adaptation de l'oeuvre platonicienne pour le Groupe 3.5.812, puis des représentations de Le Boucher cartésien 3, un programme de rencontres en milieu scolaire en lien avec le spectacle a été proposé aux classes terminales, aux classes théâtre de l'Ile-de-France, donnant naissance à des ateliers d'écriture philosophique, dont certains ont duré trois ans4 et des discussions à visée philosophique en médiathèque5. En écrivant des pièces philosophiques pour le jeune public6, ces activités de médiation se sont développées, constituant un volet de plus en plus important de mes activités sur le territoire national au sein de dispositifs scolaires ou culturels en lien avec des médiathèques, des théâtres de ville, des théâtres conventionnés, des Scènes nationales, des Résidences territoriales d'artistes, la Protection Judiciaire de la Jeunesse...

Sans sous-estimer les effets de mode et le mimétisme qui peuvent prévaloir parfois dans la mise en place de certaines activités de médiation culturelle, la discussion à visée philosophique fait partie d'un éventail d'offres culturelles que certains établissements ont mises en place dans le cadre annuel général de leur programmation. Ces discussions peuvent prendre des formes différentes selon qu'elles s'adressent à un public adulte, adolescent ou au jeune public. Elles s'étayent sur la nécessité de développer des débats citoyens, de donner la parole à ceux que l'on n'entend pas dans la société civile, mais aussi de proposer une offre culturelle et d'accompagner ce que l'on nomme des publics empêchés ou éloignés, selon la terminologie ministérielle : personnes en situation de handicap, personnes habitant des quartiers en difficulté sociale ou économique, publics éloignés culturellement des pratiques artistes et du champ de la culture en général, élèves des collèges en difficulté, des lycées professionnels, des classes primaires, associations de militants, par exemple pour la défense du droit des femmes. Ce champ si vaste induit une pluralité de dispositifs à repenser à chaque fois en fonction du lieu de la discussion, du temps imparti, de la thématique choisie et des buts poursuivis. Malgré tout, une certaine typologie peut se dessiner.

I) La médiation philosophique dans le cadre d'une programmation culturelle annuelle

La discussion à visée philosophique ou café philo/apéro-philo/atelier philo, selon la terminologie choisie par les médiateurs culturels, s'inscrit dans une programmation annuelle de manifestations (expositions, performances, débats, rencontres thématiques), voire des événements politiques qui suscitent une réflexion citoyenne. Dans ce cas, les problématiques sont choisies en partenariat avec l'équipe pédagogique de la structure, les médiateurs culturels et font l'objet d'une annonce dans les plaquettes de saison. Le public, de 40 à 70 personnes en moyenne, dont des groupes de spectateurs fidèles, a tout le loisir de préparer s'il le souhaite la question traitée qu'il connait à l'avance. Le cas est pourtant assez rare, sauf dans le cas de discussions liées à une exposition visible en amont de la rencontre. Un petit texte publié sur la plaquette et éventuellement sur la feuille de salle contextualise rapidement la question et pose quelques problématiques en guise d'ouverture.

A) Depuis 2006 aux Champs Libres de Rennes7, Astrid Massiot et Katia Quélain programment huit à dix cafés philo et goûters philo par an. Les thématiques choisies en partenariat se réfèrent aux manifestations culturelles. Ainsi lors de la saison 2016/2017, en regard d'une série d'installations sur le thème du train, ont été traités notamment : "Eloge de la lenteur/Détresse de la vitesse" ou le lendemain du 8 mars "La féminité est-elle une différenciation naturelle ou un artifice de la culture ?". Cette expérience menée depuis 11 ans a permis de créer sur la base du public fidèle (une vingtaine de personnes) une communauté de pensée dans laquelle s'incluent les personnes nouvelles intéressées par le thème et des publics spécifiques (personnes handicapées, éducateurs et militants d'associations). Depuis le début de l'action, le public a acquis une pratique de la problématisation et de la discursivité, même si, parfois, certains cafés philo se déroulent - et souvent sur des thèmes dont on pourrait penser qu'ils ont fait l'objet d'analyses personnelles, comme par exemple "L'argent est-il l'outil absolu ?" - comme des cafés mosaïques. Chacun apporte sa réflexion sans tenir compte des interventions des autres participants. L'aporie triomphe, le questionnement reste fragile et même l'apport d'éléments du livre de Georg Simmel "Philosophie de l'argent" ne suscite que des prises de parole timides, alors que les questionnements liés aux problématiques sociétales sont source d'analyses riches et étayées. La conclusion que je tire témoigne sans concession des apories ou des impasses dans lesquelles la discussion s'est enfermée, comme des discussions fluides, riches, ouvertes sur des problématiques radicales.

B) Au Lieu Unique8 à Nantes où je suis intervenue six ans à l'initiative d'Isabelle Schmitt, le public est habitué à fréquenter le lieu et la manifestation annuelle des Rencontres de Sophie. La philosophie du lieu s'étayant sur l'exigence radicale de modernité des formes artistiques, qu'elles soient théâtrales, plastiques ou musicales, le choix des sujets liés aux expositions temporaires ou précédant un spectacle, participe de cette exigence : "Peut-on penser la décroissance ?", "Démocratie, tyrannie de l'incompétence ?", "Les mots ont-ils un goût ?". Là aussi, la communauté de pensée autour d'un noyau de fidèles auquel se joignent les spectateurs du spectacle qui suit la discussion, fait de ces cafés philo un moment riche où la grande affluence ne nuit pas aux interventions.

C) Lorsque la discussion s'inscrit dans le cadre d'une programmation théâtrale tout public ou jeune public, elle a lieu en amont de la représentation (18h30/19h ou 14h/15h) et se propose d'élargir la perception du spectacle au sens bergsonien de "perception élargie", par une réflexion collective préliminaire qui ne dévoile en aucun cas le spectacle à venir. Si j'ai pu assister au spectacle en amont, les problématiques sont moins générales que si le choix survient à la lecture du dossier de presse. Parfois la discussion a lieu à l'issue du spectacle vers 22h30/23h comme à Sainte-Maxime au Carré Léon Gaumont9 où Valérie Boronad, directrice et Philippe Boronad, directeur adjoint, ont choisi que la rencontre puisse être étayée sur la représentation, et que les interrogations philosophiques qu'elle suscite soient en lien immédiat avec les mises en scène proposées. Dans ce cas, il s'agit de prolonger la réflexion sur la base de la représentation et pas seulement de débattre avec les artistes, même si certains assistent à la discussion. Leur statut n'est d'ailleurs pas toujours facile, car ils s'inscrivent souvent dans une position d'interprétation de leur travail, alors que le public qui participe à la discussion, est lui dans une recherche conceptuelle à partir des images, de l'interprétation des acteurs, du texte qu'ils ont perçus.

D) Enfin, dans le cadre du festival Les Chemins de tolérance en Cévennes10, la discussion philo qui intervient à la fin du festival dirigé par Alain Bellet à Valleraugues, réunit un public qui a suivi la majorité des manifestations. Public cultivé et très mobilisé par les questions éthiques sur un territoire qui a souffert de l'intolérance pendant des siècles et qui s'est construit sur l'impératif catégorique de la tolérance, quoiqu'en dise Voltaire...

II) Une saison philosophique avec les enfants

A) Pionnière dans ce domaine, la saison jeune public de Nanterre11, sous l'impulsion d'Elisabeth Henry, a mis en place des goûters philo, action poursuivie et enrichie par Nathalie Djaoui, responsable du service du jeune public de la ville. Proposés dès le début des années 2000, ces discussions ont permis à des classes de participer à des "parcours philo" de cinq interventions par an autour de thèmes choisis par l'enseignant en concertation avec moi, consolidés par des rendez-vous parents/enfants en amont d'un spectacle de la saison. La grande majorité des thématiques concerne la vie de classe ou la vie citoyenne, les questions morales relevant de la responsabilité, de l'autonomie, de l'authenticité, qui apparaissent dans de nombreux spectacles.

Celles de l'identité : "Qui suis-je moi qui suis différent des autres?", "Suis-je un être humain ou une marionnette?", "Est-ce que mes pensées sont à moi ?", "L'enfant est-il un humain comme les autres ?", "De qui est-on l'enfant ?" ;

Les questionnements notionnels : "Pourquoi l'amour ?", "Qu'est-ce que la politesse?", "Qu'est-ce que la confiance ?", "Qu'est-ce que l'amitié ?", "Qu'est-ce que le fanatisme ?", "Qu'est-ce que la peur?", "La fraternité est-elle possible?", "Le fort est-il puissant? ".

La place dans la famille : "Les parents doivent-ils tout dire aux enfants?", "Quelles différences y-a t-il entre l'éducation donnée par les parents et celle des grands parents?", "Qu'est-ce qu'une mère idéale ?", "Faut-il croire les parents sur parole ?".

Enfin les questions morales : "Pourquoi le meurtre ?", "Pourquoi ne faudrait-il pas mentir ?", "Pourquoi ne faudrait-il pas tricher ?", "Peut-on se moquer des autres ?".

Depuis quinze ans que j'interviens à Nanterre, on peut noter que le goûter philo appartient à l'histoire culturelle de la ville. Les écoles l'attendent, parfois l'exigent, mais le montant des financements ne permet pas de satisfaire toutes les demandes. Une transmission s'est établie chez les éducateurs des centres de loisirs qui poursuivent les débats ou en animent de leur propre chef avec leurs propres outils, les élus et les parents s'investissent, certains ont fréquenté ces gouters philo avec leurs enfants du CP à la classe de 5e, et on dénote une plus grande facilité à prendre la parole, à conceptualiser, à analyser et même à témoigner d'expériences intimes parfois peu avouables en public, comme cette jeune fille de 13 ans : "Mais parfois la méchanceté fait un peu plaisir, non ?".

B) A Auray avec le Centre culturel Athéna12, Guylaine Le Meut propose des leçons de philo depuis six ans aux classes, mais aussi aux adultes qui traitent le même sujet que les élèves.

Il est extrêmement intéressant de voir les problématiques explorées de manière plus approfondie et avec moins de préjugés par les jeunes, d'autant que certains thèmes, sur lesquels on pourrait s'attendre à des réflexions étayées comme "Pourquoi des chefs ?", laissent les adultes cois, contrairement aux enfants. Les professeurs du primaire s'inscrivent chaque année permettant de suivre une classe du CE1 au CM2, ce qui consolide la communauté de pensée au fil du temps.

C) C'est également le cas des parcours philo mis en place au Théâtre Boris Vian de Couëron13, ou dans la saison jeune public de la Communauté de communes de Vannes en 2010/201114, qui sont prolongés par la venue des classes aux spectacles. Les résultats montrent une attente joyeuse de l'atelier philo et une consolidation des outils du raisonnement. Dans une classe, la problématique "Qu'est-ce qu'une fille ? Qu'est-ce qu'un garçon ?", a même permis à certains et certaines élèves de CM2, sans que quiconque se moque ou ricane, d'exprimer leur dualité masculin/féminin par l'expression publique de la représentation intime de leur identité. Certaines classes présentant des peurs, voire des obsessions de la mort, ont pu en parler sans honte, ni désarroi. La discussion ne prend cependant pas un tour psychologique et Epictète est d'un grand secours, comme lorsque des élèves expriment des frayeurs irraisonnées liées à des évènements vus aux journaux télévisés.

D) Lorsque les discussions ont lieu en amont d'une représentation jeune public dans le théâtre ou une salle adjacente à Nanterre, à la Scène Nationale de Cergy-Pontoise en 2010/201115, au Figuier Blanc16 à Argenteuil, la discussion réunit les parents, les éducateurs et ceux-ci sont invités à s'exprimer à hauteur d'enfant sans monopoliser la parole. Les problématiques choisies en amont à partir du dossier de presse et du dossier pédagogique du spectacle sont induites par les thématiques ou les conflits mis en scène. De fait, les questions proposées se révèlent plus originales et plus aigües, car le champ artistique révèle au travers de la fiction des problématiques philosophiques moins canoniques : "Que peut nous apprendre un simple d'esprit ?", "Que peut nous apprendre le chien ?", "Pourquoi est-il interdit aux enfants de travailler ?", "Comment supporter la trahison de ses amis ?", " Pourquoi a-t-on besoin d'un bouc émissaire ?". La perception du spectacle qui suit la discussion et un goûter partagé en est enrichie. L'atmosphère de réception de la représentation est plus détendue, plus concentrée, sans que la discussion ait pu faire écran à cette réception.

E) Lorsque les discussions ont lieu en aval comme à Rambouillet au Nickel17 en 2010/2011, les prises de parole s'étayent sur la perception des élèves et leur compréhension des enjeux de la fable et de l'interprétation des acteurs. Dans tous les cas, le danger est de maintenir la dimension philosophique de l'atelier et de ne pas verser dans le psychologisme qui peut guetter cette intervention. Les professeurs qui ont pu aussi préparer les élèves à la venue aux spectacles, favorisent également la pertinence des questions et des réflexions des jeunes. Ce partenariat avec les professeurs est fondamental, même s'il n'a pas eu le temps de se formaliser à la suite de rencontres préliminaires.

F) La discussion à visée philosophique peut également s'inscrire dans le cadre des résidences territoriales d'artistes mises en place conjointement par les DRAC, les rectorats, les collèges/lycées. Ces résidences de deux à neuf mois se construisent autour du travail d'un artiste ou d'une équipe artistique. D'autres interventions philosophiques se situent dans les PEAC (projet éducatif d'action culturelle), mais elles sont ponctuelles et deviennent des sortes de partage ou de mise en bouche. Dans ces cas, la problématique choisie s'inscrit davantage dans les thèmes des résidences des artistes ou des PEAC, ou se construit en fonction des questions ou des conflits vécus par la classe. Par exemple dans une résidence consacrée aux héros au Collège Mondétour des Ulis/Résidence L'Art Mobile en lien avec l'Espace culturel Boris Vian : "Héros/héroïnes : nécessaires ou inutiles ?".

G) Il arrive que les élèves eux-mêmes, après quelques discussions, choisissent de traiter une question particulière mise au vote, ce qui renforce leur participation à la discussion : "Pourquoi le meurtre ?", au Collège Jean-Jacques Rousseau du Pré Saint-Gervais, classe de 5e/ Salon du Livre et de la jeunesse de Montreuil. De même au lycée professionnel électrotechnique Marcel Deprez18 où je suis intervenue de 2014 à 2017 dans le cadre d'un PEAC: "Sommes-nous maîtres de notre destin ?", "Les média nous mentent-ils ?". Leur choix ne peuvent se faire malgré tout que lorsque la classe a déjà une expérience des discussions à visée philosophique, afin qu'elle puisse bien délimiter ce qui relève du champ de la philosophie et non de la psychologie ou du débat de société.

H) L'expérience sur trois ans avec une équipe pédagogique extrêmement19 unie et motivée, alternant discussions dans les classes et au CDI à l'heure du déjeuner avec des classes, des élèves volontaires et des professeurs du lycée, toutes disciplines confondues, a été une expérience enrichissante, comme en témoigne Alix Giraud, professeur de lettres : "Les élèves ont manifesté de l'étonnement et de la curiosité pour ce type d'expérience. J'ai observé que ces ateliers amenaient enfin certains élèves à inférer : "Ah oui, ça me rappelle tel texte lu en français, tel film vu dans le cadre scolaire...", et qu'ainsi les différentes tranches de savoirs et de connaissances n'étaient plus ce millefeuille étanche qu'il représente la plupart du temps pour nos élèves de bac pro". Sur cette action, les élèves eux-mêmes en terminale pro ont écrit : "C'est un bon moyen de débattre dans le calme et que chacun donne son avis.20" ; "J'ai vécu les ateliers comme un très bon moyen de prendre la parole à haute voix. De plus, cela nous a permis de confronter nos points de vue tout en débattant dans le respect des uns et des autres.21" ; " J'ai vécu l'atelier philo comme un moyen de perception sur le monde qui nous entoure sous un autre angle. Ça m'a permis de réfléchir sur ce que je pensais déjà savoir et ça m'a permis de me rapprocher aussi et de me poser les bonnes questions sur le monde dans lequel on vit.22" ; "L'atelier philo a été une expérience enrichissante qui nous a permis de nous exprimer, de réfléchir en groupe et de parler autour d'une idée simple mais qui dans le fond est plutôt compliquée. Nous avons cherché à utiliser les bons mots et de plus en plus d'idées pour nous amener à la réflexion.23" ; "Pour moi, les ateliers philo ont été très enrichissants et à la fois très intéressants, les sujets m'ont plu24".

III) Le champ des publics éloignés

La discussion à visée philosophique s'inscrit dans le cadre d'un partenariat fort et permanent avec une structure ou une association. Elle peut clore une série d'événements (ateliers de pratiques artistiques, événements collectifs, journées de partage d'expériences et de réflexion) ou être proposée annuellement comme un temps fort de la médiation. Sont concernées des associations de lutte pour le droit des femmes (Centre d'Information du Droit des Femmes de Vannes en lien avec l'Echonova25, les maisons de quartier, les centres sociaux, les centres ouverts dans le cadre de la Protection Judiciaire de la jeunesse. Le thème est choisi avec les médiateurs en lien avec le thème de l'événement et le public, très sensibilisé à la thématique, prend un temps de réflexion collectif qui va permettre d'aller plus loin dans les analyses des conflits, des luttes et synthétiser les différentes approches.

A) Avec la Protection Judiciaire de la Jeunesse du Morbihan26, les questions choisies sont en lien avec la notion de justice, de respect de la loi, de désobéissance. Les discussions ont lieu dans des centres ouverts (structures de placement ou d'insertion) avec les éducateurs, une fois les jeunes stabilisés. Elles sont parfois très constructives lorsqu'elles interviennent vers la fin de la peine et que les jeunes ont fait un travail d'analyse de leurs passages à l'acte et des sanctions éducatives qui leur ont été prescrites. Parfois malaisées lorsqu'elles se situent au début de la prise en charge, la sanction pénale est vécue comme une injustice insupportable, la question de la loi difficile à penser comme celle de sa nécessité. En effet, les adolescents sont encore à leur arrivée en centre éducatif ouvert, dans l'ordre de la transgression. L'histoire de ces jeunes ayant été difficile dès leur enfance (scolarisation incomplète, parents absents ou démunis, violences), la question de la vie en commun et en société est éloignée de leurs préoccupations, vu la peine qu'ils ont à se consolider physiquement et psychiquement comme individu et citoyen.

B) A l'Accueil Réussite Educative Pelleport27, qui accueille les collégiens exclus deux à cinq jours du collège à la suite de comportements problématiques (injures, racket, attaques physiques parfois préméditées), j'ai mis en place un protocole particulier. Je propose aux jeunes, dont le nombre oscille entre trois et dix, de poser les questions fondamentales qui les taraudent mais qu'ils n'osent pas poser en famille ou à l'école. De fait, le champ d'investigation est très vaste, mais la discussion ne peut excéder 20 minutes par sujet, à la fois parce que parfois la problématique ne concerne ou ne semble concerner qu'un élève, et parce que leur temps d'attention est extrêmement limité, le corps envahissant la discussion par des mouvements parasites, des gestes répétitifs (taper avec son stylo sur la table), ou des bourrades accompagnées parfois de plaisanteries agressives.

Nous avons ainsi traité des questions philosophiques : "Pourquoi l'injustice ?", "Pourquoi le racisme ?", "Pourquoi sommes-nous sur terre ?", "Pourquoi les professeurs nous mentent-ils ?".

Historiques : "Pourquoi l'argent ?", "Pourquoi y-a-t-il des blancs et des noirs en Afrique du Sud ?", "Pourquoi l'école existe-t-elle ?".

Intimes : "Pourquoi l'amour se transforme-t-il souvent en haine ?".

Religieuses : "Y-a-t-il une vie après la mort ?".

Une évaluation est produite à l'issue de chaque discussion et les items suivants sont valorisés : respect des codes, des exercices, des autres, participation au débat, apport de réflexions personnelles. Le fait d'aborder des questions liées aux actes qui ont été sanctionnés par l'exclusion temporaire et un suivi dans cette structure où ils participent à des ateliers sportifs destinés à développer leur maitrise corporelle mais aussi la connaissance du langage non verbal, les conduit à analyser leurs comportements et leur avenir. Ils sont sensibilisés à la question de leur réussite scolaire et de leurs comportements inadaptés et violents par une question quasi systématique en atelier philo: "Voulez-vous une vie malheureuse et injuste ou une vie heureuse et juste ?" Certains restent mutiques, d'autres argumentent en faveur d'une vie éthique. Il ne faut pas cependant minimiser le conformisme scolaire à l'oeuvre dans cette réponse.

IV) Animer un café philo dans le cadre de la médiation culturelle

Très vite, j'ai adopté une démarche socratique non coercitive. Que le dispositif soit frontal ou circulaire et excepté dans les classes, je me tiens debout, ayant toujours à l'esprit la diététique nietzschéenne : "Rester assis le moins possible (...) Le cul de plomb - je l'ai déjà dit - c'est le véritable péché contre l'Esprit-saint28." Après la contextualisation et l'ouverture des problématiques, la parole circule et commence par des propositions de définitions et d'analyse de la question, mon rôle étant de recentrer, de dialectiser et parfois de didactiser le contenu et les axes de la discussion, mettant en avant de nouvelles problématiques induites, proposant des références mais intervenant le moins possible, car le principe reste que le public, les futurs spectateurs s'impliquent dans la discussion. En effet, je ne suis pas là pour faire une conférence, une leçon de philosophie ou imposer un mode de pensée. Il importe de garder des questions ouvertes, des pistes inexplorées, des doutes et des réserves sur la doxa, les préjugés, les soi-disant évidences ou savoirs fossilisés, les prêts à penser, les lieux communs, toutes attitudes que les habitués évitent, rompus qu'ils sont à la discussion mais dans lesquelles tombent parfois les nouveaux venus. Avec bienveillance, les interventions des participants réguliers leur font sentir que l'exigence est un maître mot dans ces discussions, que l'hésitation, la maladresse sont accueillies avec patience, qu'il s'agit d'une mise en commun de la pensée, avec les balbutiements que cela implique.

La confusion entre l'analyse et la réaction axiologique est souvent le propre de ceux qui viennent pour la première fois, mais très vite, l'attitude des habitués leur fait sentir que le questionnement prime et que leur intervention axiologique tombera dans le grand puits des interventions aussitôt dites, aussitôt oubliées par les intervenants suivants. La conclusion synthétise les axes philosophiques majeurs de la discussion, rappelle des pistes ouvertes mais quelquefois laissées en friche, consolide des références en s'autorisant un détour dans l'oeuvre d'un auteur et se clôt par l'ouverture de nouvelles problématiques à emporter chez soi, si l'on peut dire.

Je ne procède pas autrement avec les enfants, sinon que je didactise davantage la discussion, invitant à s'exprimer le plus d'enfants possible, à chercher les mots adéquats en les aidant à quitter les définitions par l'exemple pour passer aux définitions génériques dans la mesure du possible de leur âge. La discussion est aussi propre à les aider à construire un argumentaire et surtout à déboucher sur des comportements opératifs.

V) Marketing, thérapie, renforcement du lien social ?

L'une des faiblesses de la médiation culturelle réside dans le fait que celle-ci ne s'inscrit pas seulement dans un projet de démocratisation culturelle, permettant l'accès d'un plus grand nombre de personnes aux salles de spectacles, mais aussi vise à l'augmentation de la fréquentation du public. Si le but est légitime, le risque d'instrumentaliser la discussion philo peut effleurer si elle n'est pas étayée par un projet militant et politique. Cette instrumentalisation me fragilise parfois, car je me sens l'infirmière des plaies sociales voire un alibi culturel. La question ne se pose d'ailleurs pas que pour les cafés philo, mais aussi pour d'autres ateliers de pratique artistique.

Ce trouble peut être évité par la pérennisation de l'action dans la durée, la discussion représentant alors un rendez-vous partagé, attendu, désiré, favorisant l'égrégore de la communauté. Mais cela passe aussi par la sensibilisation des médiateurs culturels ou des personnels de la PJJ, des éducateurs sociaux à la discussion philosophique, voire des élus qui parfois imaginent la philosophie comme une offre culturelle parmi d'autres. Heureusement nombre d'adjoints à la culture, militent pour le partage citoyen de la philosophie dans le cadre d'un vrai projet culturel29.

Contrairement aux communautés de pensée créées en milieu scolaire, les discussions à visée philosophique dans le cadre de la médiation culturelle, excepté lorsqu'elles sont reconduites d'année en année ou déclinées régulièrement sur une saison, sont minées par leur sporadicité. Il est alors impossible de créer des liens, des buts communs et un chemin progressif vers l'acquisition des bases de la réflexion philosophique. Ce n'est d'ailleurs pas le projet de la médiation. Il s'agit alors de rencontres citoyennes qui s'organisent sur la base du vivre et du partager ensemble, donnant envie de prolonger la discussion dans un autre café philo régulier. Néanmoins on peut le regretter, car un sentiment de déception voire d'échec peut affleurer à l'issue de la rencontre.

La philosophie est aussi parfois pensée comme une thérapie, et permet de déceler des cas de maltraitance chez les enfants, car le transfert qui s'opère avec moi, favorise des confidences publiques ou privées. Certains jeunes m'écrivent par mail pour m'exposer leurs soucis et j'y réponds. La philosophe est véritablement une Sophie qui console, ou une thérapeute qui soigne. A Argenteuil, dans le cadre idyllique d'un salon de thé/magasin de fleurs, lors d'une discussion avec des enfants de sept à dix ans d'un Centre de Loisirs, sur la beauté et la laideur, un garçon ouvre la discussion par un témoignage : "La laideur, c'est quand on se fait battre. Après cela fait des petites raies rouges sur les jambes." Témoignage enrichi immédiatement par quatre autres enfants, filles et garçons confondus, c'est-à-dire par un quart du groupe. Dans ce cas, la discussion permet de repérer des violences et de faire un signalement, mais aussi de poser la loi, au risque de susciter immédiatement des rétractations sur les confidences.

Pour les publics éloignés, les enfants ou adolescents dont les familles connaissent une précarité linguistique, économique et sociale, les goûters philo permettent une inclusion dans un cercle vertueux de la parole, de l'échange et de la tolérance, même s'il ne faut pas exagérer leur puissance. Il est difficile parfois d'être accueillie avant une discussion sur le thème "Qu'est-ce qu'un homme ? Qu'est-ce qu'une femme ?" par une déclaration sans ambages : "Ici, madame, nous sommes tous homophobes." La philosophe se sent alors tenue d'essayer de détruire les remparts des préjugés, voire des répulsions, tel Socrate dans le Gorgias, et craint de répéter toujours la même chose comme un bébé ou de passer pour une irrémédiable naïve !

Enfin, il faut constater que, hormis lorsque mes spectacles philosophiques sont créés dans une structure culturelle, aucune d'entre elles ne s'appuie pour mettre en place ces ateliers sur mon corpus de théâtre philosophique. La coupure est nette entre l'intervenante en philo et l'autrice. Il est vraisemblable que cela tient à l'exclusion du genre théâtral de la littérature depuis les années 50 et avec le choix exclusif de s'appuyer sur les textes ou les formes des spectacles de la saison.

De fait, cette pratique rompt avec la méthode de Matthew Lipman étayée sur ses romans, de Michel Tozzi sur les mythes, d'Edwige Chirouter sur les albums, pour ne citer qu'eux. La rupture récente avec le texto-centrisme, en raison de l'apparition de dramaturgies non textuelles et à partir desquelles sont aussi mises en place des discussions philo, peut expliquer ce clivage, comme le fait que la médiation culturelle souhaite se développer à partir de pratiques artistiques non scolarisées. Malgré tout, on peut regretter que le corpus théâtral philosophique en général30, ne puisse pas consolider la pratique du questionnement, de la conceptualisation et des problématisations initiée au cours des discussions. Cela permettrait de développer la lecture et le questionnement des textes théâtraux et d'engager aussi des méthodes pour former de futurs spectateurs.

VI) Toujours philosopher !

Force est de constater qu'après plus de vingt ans d'interventions, philosopher avec les enfants ou les adultes dans le cadre de la médiation culturelle, relève quasiment d'une nécessité artistique, citoyenne, démocratique. Non seulement parce que ces discussions apportent une véritable sémiologie philosophique des spectacles, qu'elles contribuent à former les spectateurs et les créateurs de demain, mais aussi qu'elles permettent de conceptualiser à partir d'oeuvres non philosophiques a priori et d'engager des réflexions dans la vie quotidienne au lieu de considérer la philosophie comme un enclos protégé ou un ilot éloigné auquel les personnes non formées à la pratique ne pourraient accéder. Il s'agit bien d'une action inscrite dans la démocratisation culturelle, dont en 2007, le gouvernement avait conclu trop rapidement à l'échec. Au contraire, leur développement croissant montre que tous les partenaires s'engagent, plus que jamais, dans le combat pour des débats citoyens et l'accès du plus grand nombre aux cultures contemporaines.


(1) Entrepôt lainé, d'après Le Banquet de Platon, mise en scène Raymond Paquet, Bordeaux, 1985.

(2) Théâtre de la Main d'or, mise en scène Patrick Simon, Paris, 1995.

(3) Théâtre de la Main d'or, d'après l'oeuvre de Descartes, mise en scène Patrick Simon, Paris, 1996.

(4) Lycée Van Dongen de Lagny-sur-Marne, professeur de philosophie Eric Schilling, de 1995 à 1998.

(5) Médiathèque Tremblay-en-France, direction Emmanuel Cuffini, 1996/1997.

(6) Voir bibliographie raisonnée à l'issue de l'article.

(7) https://www.leschampslibres.fr/

(8) http://www.lelieuunique.com/

(9) http://www.carreleongaumont.com/

(10) http://active.asso.free.fr/

(11) http://www.nanterre.fr/1734-la-saison-jeune-public.htm/

(12) http://www.auray.fr/culture/centre-athena/les-spectacles/

(13) http://www.ville-coueron.fr/theatre-boris-vian/Direction Muriel Dagorne.

(14) Camille Soler, coordinatrice culturelle à Vannes Agglo.

(15) L'apostrophe, Scène Nationale : Direction Jean-Joël Le Chapelain, Elisabeth Bos, programmatrice Jeune Public

(16) http://www.argenteuil.fr/144-le-figuier.htmDirection Daniel Marty, Alice Dumur, chargée de l'action culturelle spectacle vivant.

(17) Le Nickel, Alexandra Bic, médiatrice jeune public.

(18) https://www.ac-paris.fr/serail/jcms/s1_1471400/fr/accueil. PEAC/Rectorat de Paris/Ecrivains associés du Théâtre/Fondation du Crédit Mutuel pour la lecture.

(19) Mathilde Divisia, Marie-Victoire Duchemin, Alix Giraud, Guillaume Pin, Isabelle Raimondis.

(20) Amara.

(21) Ousmane.

(22) Barbara.

(23) Sébastian.

(24) Lassana.

(25) http://www.lechonova.com/: Aurélien Moullé, chargé de l'Info Ressources.

(26) Mr David Nicol, référent laïcité-citoyenneté.

(27) http://accueilpelleport.fr/: Direction Stéphane Boudet, Mariam Thiam, directrice adjointe)

(28) NIETZSCHE F. : Ecce Homo, Pourquoi je suis si avisé, §1, Garnier-Flammarion, n°572, Paris, 1992, p.74.

(29) A Guérande avec Catherine Bailhache et au Croisic avec Jacques Bruneau notamment.

(30) Je pense notamment à l'oeuvre de Nathalie Papin publiée dans la collection théâtre de l'Ecole des Loisirs.

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