Revue

Compte rendu de la réunion régionale de haut niveau sur l'enseignement de la philosophie - Europe et Amérique du Nord - Milan - 14 au 16 février 2011

Après les diverses réunions concernant le Monde arabe, l'Asie et le Pacifique, l'Amérique latine et les Caraïbes, l'Afrique (pays francophones et anglophones), l'Unesco a tenu une 6ième réunion à l'Aula Magna de la Libera Università di Lingue e Comunicazione (IULM) à Milan (Italie), du 14 au 16 février 2011, afin de promouvoir l'enseignement de la philosophie dans le monde.

M. Giovanni Puglisi, Président de la Commission nationale italienne pour l'UNESCO et Recteur de cette université, Mme Angela Melo, Directrice des droits de l'homme, philosophie et démocratie du secteur des Sciences sociales et humaines, et plusieurs experts et hauts représentants gouvernementaux italiens ont été présents à la cérémonie d'ouverture. L'état de l'enseignement de la philosophie dans la région et les défis qui se posent à tous les niveaux de l'éducation ont été débattus. Un ensemble de recommandations a été formulé à l'attention des responsables de l'enseignement, afin d'inclure la philosophie dans les cursus où elle n'est pas présente, et d'améliorer son enseignement là où elle existe. Les participants ont eu l'occasion de partager leurs points de vue et idées sur les défis nationaux et régionaux (cursus, matériel éducatif), pour atteindre pleinement les objectifs d'un enseignement de qualité.

Un document faisant le point sur l'état de l'enseignement de la philosophie à l'école primaire, dans le secondaire et l'enseignement supérieur a été distribué, actualisant pour l'Europe et l'Amérique du Nord les données contenues dans l'ouvrage de l'Unesco La philosophie, une école de la liberté, publié en 2007. La réunion s'est concentrée notamment sur :

  • les défis liés à l'intégration et l'institutionnalisation de la philosophie pour les enfants ; une proposition concernant la création d'un réseau international sur les pratiques philosophiques avec les enfants, a été discutée et approuvée ;
  • l'évolution de la formation des enseignants ;
  • la place accordée à la philosophie pour les adolescents ;
  • les mécanismes de mobilité et la standardisation des diplômes académiques ;
  • les notions de liberté philosophique et académique de nos jours.

L'événement a été l'occasion de promouvoir la coopération intellectuelle et scientifique en Europe au sens large. Plus précisément, ont été réunis des experts des ministères de l'Éducation, des universités, et des instituts de recherche, des Chaires Unesco, et différentes organisations et Ong, tous engagés dans l'avancement de l'éducation de qualité et du dialogue interculturel. Favoriser la compréhension mutuelle entre philosophes d'Europe et renforcer la prise de conscience locale, régionale et mondiale de la richesse des traditions philosophiques des différentes régions européennes ont été également au coeur des débats. Lors de la conférence de presse inaugurant la réunion, un appel commun a été lancé par Philolab (France), l'ICPIC (Conseil international de philosophie pour enfants) et Sophia (association européenne), afin de demander à l'Unesco d'organiser un réseau international en faveur de la philosophie avec les enfants, que nous reproduisons. Cet appel a reçu un accueil très favorable. Les participants à la réunion ont surtout travaillé à l'élaboration de recommandations de l'Unesco sur le développement de la philosophie adressé à ses Etats membres : on trouvera ce document ci-après. Il semble que la philosophie avec les enfants devienne actuellement une priorité pour l'Unesco, qui doit confirmer ce choix à sa prochaine Conférence générale en octobre 2011.

Lors de l'après-midi d'ouverture, on a vu exposer deux approches assez différentes, bien que complémentaires, de l'enseignement de la philosophie : l'approche italienne, où l'on enseigne en trois ans, depuis la seconde, l'histoire de la philosophie, mais qui intègre progressivement une dimension plus thématique, pour relativiser les dérives d'érudition auxquelles elle a pu donner lieu ; et l'approche française, plus problématisante, autour de notions. Mark Sherringham, doyen de l'Inspection générale française de philosophie, annonçait en avant-première les grandes orientations de la circulaire de la rentrée 2011, qui prévoit l'expérimentation volontaire d'approches interdisciplinaires dès la seconde, dans le cadre de projets d'établissement...

Une matinée entière était réservée à la philosophie avec les enfants. On pouvait entendre l'expérimentation officielle qui se mène actuellement en Norvège, le travail mené depuis plus de vingt ans par le Centre autrichien de philosophie pour les enfants et les jeunes, de même que le Centre espagnol, le travail de l'université de Padoue sur la question, de l'association européenne Sophia, les enjeux de ces pratiques en France etc. Des discussions ont été menées sur l'intérêt de ces nouvelles pratiques, leur légitimité cognitive, philosophique et politique. Il a été demandé de poursuivre une réflexion philosophique sur les conditions d'apparition de la philosophie pour enfants dans la modernité : pourquoi pose-t-on aujourd'hui la question de la philosophie avec les enfants ? Qu'est-ce que cela signifie quant à la représentation de l'enfance, de ses droits, de ses capacités cognitives ? En quoi cela interroge-t-il la philosophie elle-même, sa nature, ses commencements, sa didactique ? La nature d'une pratique scolaire philosophique a été également discutée : à l'occasion d'autres enseignements ? Comme une pratique identifiée spécifiquement ? En ouvrant la possibilité des deux accès ?

Quant à l'après-midi sur le secondaire, on entendit notamment des représentants de l'Association internationale des professeurs de philosophie, de la Fédération des sociétés de philosophie, le point sur la situation en Espagne, en Italie, en Grèce, mais aussi en Croatie et en Turquie... Le Collège international de philosophie français a rendu compte du colloque organisé avec Philolab en novembre 2010 à l'Unesco sur la question très controversée des compétences, intervention qui donna lieu à un débat intéressant.

Le lendemain, les intervenants de la table ronde intitulée "Enjeux et défis de l'enseignement de la philosophie dans l'enseignement supérieur" se sont interrogés sur la place de la philosophie dans les différents cursus nationaux ou régionaux de leurs pays respectifs, et les perspectives de débouchés pour les étudiants. Maria Bettetini de l'IULM et Ricardo Pozzo ont dressé l'état des lieux pour l'Italie, Peter Kamp pour le Danemark, Josiane Boulad-Ayoub, titulaire d'une chaire Unesco, pour le Canada. Deux interventions ont été particulièrement remarquées en ce qui concerne les pays de l'ancien bloc soviétique, celle de Ciprian Mihali, du département de philosophie de l'université de Cluj en Roumanie, et celle de Marietta Stepanyants, de l'Institut de Philosophie de Russie et titulaire d'une chaire Unesco. Ils ont insisté sur le fait que la philosophie était instrumentalisée depuis la chute du mur de Berlin pour servir les intérêts d'un système capitaliste en plein essor, avec son corollaire d'utilitarisme et son catalogue de compétences directement réinvestissables dans l'entreprise ; puis sur la nécessité de faire dialoguer les cultures, pour redonner à la philosophie toute sa place et son importance dans la formation de l'esprit, notamment par l'étude des philosophies autres que la philosophie occidentale, comme les philosophies de tradition orientale, africaine, etc. Des recommandations de l'Unesco à ses pays membres ont été votées pour promouvoir la philosophie, en particulier avec les enfants. La session a été clôturée par un remarquable discours d'Angela Melo, Directrice des droits de l'homme, philosophie et démocratie du secteur des Sciences sociales et humaines.

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